Santé mentale: La cinquième roue du carrosse

Santé mentale: La cinquième roue du  carrosse

Stigmatisés, incompris, maltraités ou craints, les malades mentaux au Maroc sont loin d’avoir la vie facile. Ce lourd constat est revenu lors du 5ème Forum Impact Mental Health organisé par les laboratoires Sanofi et l’Association mondiale de psychiatrie sociale à Casablanca du 24 au 26 juin. Différents acteurs de la santé mentale y ont participé et ont alimenté un grand débat sur les programmes de prise en charge, les questions de la guérison en santé mentale et de la réhabilitation psychosociale des patients. Tour d’horizon.

Au Maroc, plus de 40% de la population de plus de 15 ans souffre ou a préalablement souffert d’un trouble mental. «Ce nombre est appelé à augmenter. Ces maladies sont un fardeau pour la société, si on ne fait pas un double effort pour prévenir et améliorer les conditions des gens qui souffrent de ces troubles on se retrouvera facilement avec une société dont une personne sur deux est malade mentale», s’alarme le professeur Tom Craig, président de l’Association mondiale de psychiatrie sociale.

Loin de limiter la question au cercle individuel ou familial, ce professeur rappelle que les troubles mentaux sont avant tout un problème de santé publique.

D’autres pathologies comme le diabète, le paludisme ou le cancer ont historiquement figuré et de façon quasi-systématique dans les grands échanges sur la santé publique. «On a tendance à oublier les maladies mentales. C’est une stigmatisation qui touche non seulement le commun des mortels mais les professionnels du métier aussi. Il faut trouver des solutions», s’inquiète M. Craig. En effet, les dégâts que peut engendrer cette marginalisation sont considérables. Qu’il s’agisse de schizophrénie, de bipolarité ou de simple dépression, ce sont des maladies dont la négligence est parfois plus dangereuse que toute autre pathologie physique.

Si aujourd’hui la santé mentale fait partie des priorités de la stratégie sectorielle (2012-2016) du ministère de la santé, tel n’a pas toujours été le cas. Pendant des décennies, les troubles mentaux étaient la cinquième roue de la charrette pour le gouvernement. C’est ce que nous explique le professeur Driss Moussaoui, médecin-chef du Centre psychiatrique universitaire Ibn Rochd : «Nous avons eu quelques ministres de qualité mais Lhoussaine Louardi, ministre actuel de la santé, a été le seul à franchir le pas en érigeant ouvertement les urgences et la santé mentale au rang des priorités de son département.

Nous avons depuis plus de budget et plus de moyens humains à notre disposition». Ce n’est toutefois pas une raison de se laisser envahir par l’optimisme, il y a lieu de redresser l’état des lieux des centres de soins et des moyens, humains ou non, qui y sont engagés car on a beau dire que le Maroc est mieux loti que ses voisins en matière de gestion du problème des troubles mentaux, la vérité en témoigne autrement.

Selon un rapport publié en 2012 par le Conseil national des droits de l’Homme (CNDH), sur tout le territoire marocain existent 27 établissements publics spécialisés dans le traitement des maladies mentales. La capacité litière de l’ensemble de ces structures n’est que de 1.725 lits.

A côté de la cherté des traitements et à cause du manque flagrant d’infrastructures, penser pouvoir accéder aux urgences psychiatriques en cas de crise relève de… la folie.

Maladies mentales graves: Un mal très démocratique

«Ce sont des maladies démocratiques. Elles touchent tout le monde», ironise non sans peine Naima Trachen, présidente de l’Association marocaine d’appui, de lien et d’initiation des familles de personnes souffrant de troubles psychiques (Amali). Si Toutefois la maladie est «démocratique», les traitements sont loin de l’être. Les factures qu’engage un traitement de troubles mentaux restent très lourdes. Une simple hospitalisation d’un malade mental peut coûter 3.000 DH et encore il faut avoir les moyens de se l’offrir. Selon Mme Trachen, «Les consultations sont gratuites dans certains centres, par contre la majorité des traitements reste chère. 200 DH le jour reste inaccessible pour certaines familles qui finissent par abandonner le combat. Pour avoir la carte Ramed il faut attendre jusqu’à deux ans. Cependant, les souffrances et crises de ces malades, elles, n’attendent pas». A cela s’ajoute la baisse des prix qui n’a pas dépassé les 20 et 30 centimes pour les neuroleptiques. «De quoi provoquer une révolte», s’alarme-t-elle.

Une mort sociale

La maladie mentale fait peur. A tort elle est souvent associée à un danger, à une faiblesse, à une perte de contrôle ou encore à des crimes tels que se plaisent à médiatiser les faits divers.
Cependant, pour une grande majorité de personnes, la maladie mentale est une souffrance soigneusement cachée. Il faut savoir toutefois que contrairement à ce qui se passe au niveau physique, dans un trouble mental, c’est à la fois le malade, la famille et la société qui sont en souffrance.

Aujourd’hui, la dépression cause beaucoup de divorces, une femme sur cinq souffre du baby blues ou la dépression après accouchement. Cette dépression impacte le développement intellectuel et même physique de l’enfant et des études ont démontré que ces mêmes enfants se font plus facilement rejeter de la société et de leur monde de travail une fois adultes. Une simple dépression peut donc causer une réverbération familiale et sociétale sur une, deux ou trois générations. A méditer.

Un traitement gratuit offert par l’Etat

C’est en tout cas ce que stipule la loi et c’est l’engagement que s’était fait l’Etat vis-à-vis des personnes atteintes de maladies graves il y a 55 ans de cela. Or, à nos jours ceci est, encore une fois, limité aux registres des belles promesses non tenues. Le professeur Driss Moussaoui, directeur du Centre psychiatrique universitaire Ibn Roch, explique dans ce sens que l’article 21 de la loi de 1959 stipule que l’État doit fournir gratuitement les traitements médicamenteux à tous les patients atteints d’une maladie grave. «Cette loi concerne la tuberculose et les maladies mentales graves. On parle aujourd’hui d’une révision en cours de cette loi mais il faut savoir qu’à l’heure actuelle, la version de 1959 n’a jamais été appliquée», insiste le professeur Moussaoui.

0,85 praticiens et moins d’un lit d’hôpital pour 100.000 habitants

Telle est la vérité de la prise en charge des troubles mentaux aujourd’hui au Maroc. Les quelques centres et médecins dont dispose le Royaume sont inégalement éparpillés sur le territoire et certaines zones demeurent à nos jours strictement desservies de soins psychiatriques.

L’axe Rabat-Casablanca-Marrakech regroupe un plus grand nombre de centres de soins et de praticiens. Il existe actuellement 104 lits au Centre psychiatrique universitaire Ibn Rochd, une vingtaine de lits de psychiatrie à l’hôpital Baouafi, une quinzaine de lits à Mohammedia et une centaine à l’hôpital de Tit-Mellil, qui se trouve à 25 km de Casablanca. Ce dernier accueille essentiellement des malades mentaux qui sont placés par la justice et qui, compte tenu de leur situation, passent plus de temps en hospitalisation.

Fait qui accentue davantage le manque de literie. Il est à rappeler que si le nombre de malades est en croissance continue, celui des lits d’hôpitaux ne cesse de dégringoler.

Vers le milieu des années 1970, le centre de Berrechid, à titre d’exemple, disposait d’un millier de lits alors qu’aujourd’hui on n’en compte plus que 240. A Tit Mellil également, cette capacité est passée de 400 lits à 86, soit une baisse d’environ 80%. Une literie qui reste dans la majorité détériorée comme le souligne le rapport du CNDH : «La plupart des établissements visités, notamment en dehors de l’axe Rabat-Casablanca-Marrakech, utilisent des sommiers rongés par la rouille, des matelas en mousse poreuse, avachie et souillée et de vieilles couvertures sales et souvent trouées».

 

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