Smaïl, ou le rêve brisé

Smaïl n’a pas choisi son destin. Il est né à Khouribga un mois d’hiver de 1981. Même si sa mère avait déjà quatre autres enfants, elle était très heureuse ce jour-là. Tout comme son père, le seul à travailler pour subvenir aux besoins de la famille. Peu importe que ce nouveau-né constitue une bouche de plus à nourrir. «Tout ce qui est donné par Dieu est bon, même une bouche de plus», disait l’homme à sa femme, inquiète des problèmes et des charges auxquels ils allaient être quotidiennement confrontés.
Quand Smaïl a atteint l’âge de la scolarisation, et malgré le budget supplémentaire que cela impliquait, ses parents n’ont pas voulu l’en priver. «On ne peut pas le laisser sans scolarisation, Dieu va nous interroger sur cela le Jour de la Résurrection», a confié le père à son épouse un jour. Smaïl est donc allé à l’école. Mais seulement durant quatre ans. Ils en est donc ressorti encore analphabète. La rue semblait alors le seul monde capable de l’accueillir. Et c’est là qu’il a appris à fumer du haschisch, à boire de l’alcool, à fréquenter de mauvais endroits, de mauvaises personnes. A la mort du père, la mère de Smaïl est restée seule pour s’occuper de leurs cinq fils, tous chômeurs. «La vie est dure mes enfants. Il faut se débrouiller pour participer aux charges du foyer», leur rappelait-elle de temps en temps. Mais que pouvaient-ils faire dans cette ville qui ne leur offrait rien d’autre que l’oisiveté. Lorsque Smaïl a atteint l’âge de dix-neuf ans, il était encore au chômage.
Il a commencé à réfléchir à l’idée de partir en Europe ou en Amérique, à n’importe quel prix. Il s’est mis à penser à ses anciens voisins qui sont arrivés à quitter le quartier pour l’Europe ou l’Amérique. Eux revenaient régulièrement chaque été à bord de belles voitures, pleines de valises et de toutes sortes de cadeaux. Cette image obsédait Smaïl. «Pourquoi pas moi ?», s’interrogeait -il. L’idée d’un certain Eldorado occupait ses pensées et l’angoissait jour comme nuit. Pour l’oublier, il recourait au haschisch et à l’eau-de-vie. «Ma mère, je n’ai rien à faire ici, je veux partir…», confiait-il à sa mère qui fondait en larmes. Parce qu’elle avait peur de le perdre comme tant d’autres qui avaient perdu leurs fils dans les ténèbres de la Méditerranée. «Que dois-je faire ma mère ? Je n’ai pas de boulot, mes frères non plus. Tu es la seule qui veille sur nous. C’est dur pour toi ma mère, je veux t’aider…», lui expliquait-il calmement.
Quelques jours plus tard, Smaïl s’est levé tôt, a embrassé sa mère et ses frères. Il a regagné Casablanca où il s’est retrouvé avec d’autres rêveurs de l’Eldorado. Il a passé avec eux des jours et des nuits à guetter les bateaux du port, à prendre connaissance de leurs horaires d’arrivée et de départ. Il a un jour réussi à embarquer à bord de l’un d’eux.
Après deux jours de traversée, il s’est retrouvé en Espagne. Seulement, avant même de sortir du port, la police l’a attrapé puis refoulé au Maroc. Un tribunal de Tanger l’a condamné à deux mois de prison ferme.
Une fois libre, il est resté dans la ville du nord à vagabonder, mendier, bricoler, afin de gagner sa vie. Il y est resté deux ans. Puis il a enfin décidé de retourner chez lui. Quand sa mère l’a vu, elle est restée sans voix. Elle n’avait jamais eu de nouvelles de lui depuis son départ, et n’avait plus l’espoir de le revoir. Smaïl n’est resté que quelques jours dans sa famille avant de repartir de Khouribga, de nouveau hanté par la traversée de la Méditerranée. «Ma mère, j’ai besoin d’argent», a-t-il révélé à sa mère. «Mais je ne veux pas te perdre mon fils», lui a-t-elle répondu, sans pouvoir l’en empêcher. Elle s’est débrouillée pour lui trouver dix mille dirhams. Smaïl s’est rendu à Tanger où il a rencontré un «Samsar». Celui-ci lui a proposé de le transporter à bord d’un patera vers l’Espagne.
Abandonné sur les côtes d’Almeria. Smaïl a de nouveau été arrêté et remis à la police de Tanger, puis à la justice. Il a encore été condamné à deux mois de prison ferme. Lorsqu’il a été relâché, il a décidé de ne pas retourner à Khouribga. Son choix s’est porté sur Marrakech. Il a commencé par vendre n’importe quoi et à se débrouiller pour gagner un peu sa vie. Au bout de six mois, il s’est habitué à cette ville ocre. Un jour de septembre 2001, il s’est adressé à un vendeur ambulant pour acheter une cigarette.
Il lui a donné cinq dirhams. «Rends-moi la monnaie ?», a-t-il réclamé au détaillant qui tardait à lui rendre la différence. Ce dernier a refusé, prétextant n’avoir reçu que deux dirhams. Smaïl s’est alors énervé et a asséné un coup de poing au vendeur qui a vite réagi. Il a brandi un rasoir. Smaïl, quand à lui, a sorti un couteau. Au cours de la bagarre, Smaïl a fini par donner deux coups mortels au détaillant. Il a été condamné à 20 ans de réclusion.

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