Soumaya Nouaman Guessous : «On ne peut pas parler de sexualité chez la femme violée»

Soumaya Nouaman Guessous : «On ne peut pas parler de sexualité chez la femme violée»

ALM : Quel est l’impact du viol sur la sexualité de la femme ?
Soumaya Nouaman Guessous : L’ampleur de cet impact dépend de l’âge de la femme victime du viol, l’auteur de cet acte ainsi que le contexte. Il peut s’agir d’une fille ou d’une femme qui a été violée par un proche soit dans le cadre de l’inceste soit par un cousin par exemple, comme il peut s’agir d’un étranger. Le viol peut se produire une seule fois, comme il peut être répétitif tant que la fille choisit de se taire au lieu de dénoncer le violeur. Cela dépend également du fait que la femme était vierge ou pas, c’est-à-dire une femme mariée, divorcée ou ayant perdu sa virginité autrement. Ainsi, la vie sexuelle de la femme violée va dépendre de tous ces éléments. Nous évoquons également le contexte. La fille peut être abusée dans un lieu où elle est censée être protégée, par exemple dans la maison de sa tante. Il est difficile de parler d’une reprise de sexualité normale chez la femme violée, et ce même avec un partenaire qu’elle a librement choisi.

Comment expliquez-vous cela?
Cela s’explique par le fait que la femme violée aura toujours tendance à se protéger. A chaque rapport sexuel, elle aura toujours devant elle l’image du violeur dans le visage de son partenaire. Elle aura ainsi développer un sentiment d’autodéfense et de culpabilisation. Car elle va revivre la même scène de viol dans le cadre de ses rapports sexuels. Il s’agit d’un traumatisme énorme. Il suffit que le partenaire manifeste un geste d’un minimum de violence lors du rapport pour que la femme perçoit ce geste comme acte de violence assimilé au viol dont elle a été victime. Et il se peut même que cette femme rejettera son époux. Ainsi, on ne peut pas parler de sexualité chez la femme violée. Même dans le cadre d’une sexualité avec un homme qu’elle a choisi, elle aura tendance à fermer les yeux et de vivre l’acte dans l’obscurité afin de ne pas voir dans les yeux du partenaire le visage de son violeur. La femme violée n’arrive jamais à se donner et à se livrer corps et âme à son partenaire. Celle-ci vivra avec une plaie durant toute sa vie. Pire encore, le fait que l’auteur du crime n’a pas été puni et qu’il continue de se promener dans la rue aggrave le sentiment d’amertume, d’injustice et de culpabilité chez la femme violée.

Quel est le rôle de la famille dans ce cadre ?
La priorité pour les familles des femmes violées est de sauver leur honneur . Les familles, surtout dans les campagnes, préfèrent éviter le scandale en proposant un deal au violeur, à savoir se marier avec sa victime. Cela se fait généralement avec la complicité des autorités et c’est contre la loi. La femme violée sera ainsi contrainte de revivre des scènes de viol avec l’auteur du crime. Et souvent ce type de mariage ne dure pas longtemps. Le violeur n’accepte de conclure l’acte de mariage que pour échapper à la sanction et n’hésite pas par la suite à demander le divorce.

Quelle est la responsabilité de la justice dans ce cadre ?
La justice a généralement tendance à être clémente à l’égard du violeur en lui faisant bénéficier des circonstances atténuantes et cela a un impact énorme sur la victime du viol. Alors que le Code pénal est clair dans ce sens. Au lieu de protéger la femme, la justice devient ainsi complice d’un acte des plus abjects. Ceci est dû au fait que l’homme est perçu dans la société marocaine comme un Saint alors que la femme est associée à «Aïcha Kandisha». C’est-à-dire une créature qui, à travers la séduction, fait dévier les croyants du droit chemin.

Qu’en est-il du viol conjugal ?
En fait, je viens de terminer une étude avec le docteur Chakib Guessous sur le viol conjugal au profit du réseau «Ouyoun Nisaiya». C’est pratiquement la première étude au Maroc sur ce sujet. D’après les résultats de cette étude, le viol conjugal est un phénomène au Maroc. Certains hommes ne trouvent leur plaisir que par la violence. La législation marocaine, à l’image des autres pays arabes, ne pénalise pas cet acte. En plus, ce type de viol n’est pas admis culturellement. Dans notre culture, la femme est tenue par le devoir conjugal et que l’homme ne fait que prendre son dû. On a souvent recours à la religion pour légitimer le viol conjugal, alors que l’Islam n’a rien à voir avec cette pratique condamnable, étant donné qu’il s’agit d’un acte associé à la perversité et à la violence.
Dans les tribunaux, il n’y a que quelques cas où les juges ont condamné le mari pour viol de son épouse. Mais, ces jugements ont été annulés en cassation. Au Maroc, il n’y a jamais eu de criminalisation du viol conjugal. Il y a un véritable combat à mener. Il faut légiférer pour protéger la femme. A noter qu’il faut aussi résoudre le problème de la non-application de la loi. Il ne suffit pas de mettre en place des lois mais d’assurer également leur application.

Quelle influence de ce type de viol sur la sexualité ?
A l’image des femmes victimes de viol, le viol conjugal va se traduire par un repli et un déni de plaisir. La femme devient en quelque sorte asexuée et cela se répercute sur son équilibre psychologique. Le viol a aussi un impact sur le physique de la femme.

Que faut-il faire pour réhabiliter la femme victime de viol?
Tout d’abord, pour ce qui est de la justice, on ne peut pas parler de réhabilitation si l’auteur n’est pas puni. Il faut que la femme abusée fasse tout d’abord son deuil avant de passer à autre chose. Il faut aussi mettre en place des cellules d’accueil réservées aux victimes. Celles-ci doivent être assurées par des femmes et non pas par des hommes dans des commissariats. Les cellules d’accueil qui ont été mises en place constituent une bonne initiative mais il faudra encore les professionnaliser. Il faut également assurer aux victimes une prise en charge car il s’agit de femmes qui sont généralement dans le besoin. A ceci s’ajoute un suivi psychologique assuré par des psychiatres spécialisés car il s’agit d’un domaine très précis.

Le trouble de stress post-traumatique
Le trouble de stress post-traumatique (TSPT) est classifié parmi les troubles anxieux. Il résulte d’un événement psychologiquement traumatisant : un viol, un vol avec agression, un accident de la route… Ces troubles s’accompagnent souvent d’insomnies, de dépression, d’irritabilité, parfois de violences ou de conduites pathologiques (alcoolisme…). La durée et l’intensité du TSPT sont très variables allant de quelques semaines à plusieurs années. Bon nombre de personnes qui présentent des symptômes de stress post-traumatique s’en remettent en l’espace d’un ou deux années. Chez d’autres, le trouble de stress post-traumatique se chronicise. Quant aux symptômes, ceux-ci se manifestent souvent plusieurs semaines après l’événement. On distingue trois types de symptômes ou réactions. Dans le premier type, la personne revit l’événement traumatisant. Cette réaction est caractéristique du TSPT et se manifeste de diverses façons. La personne peut se remémorer périodiquement les événements ou être victime de cauchemars ou de rappels d’images récurrents. Le deuxième type de symptômes consiste en l’évitement et l’insensibilité émotive. Dans le premier cas, la personne fera tout pour éviter d’être confrontée à une situation qui rappelle l’événement traumatisant. Quant à l’insensibilité émotive, elle se manifestera souvent très tôt après l’événement. La personne se replie sur elle-même et fuit ses proches. Souvent elle perd intérêt dans des activités qui autrefois la passionnaient. Elle développe fréquemment un vif sentiment de culpabilité. Dans des cas plus rares, la personne entre dans un état dissociatif, d’une durée de quelques minutes ou de plusieurs jours, durant lequel elle a l’impression de revivre pleinement et concrètement l’épisode. Le troisième type de symptômes touche le changement dans les habitudes de sommeil et l’éveil mental. L’insomnie devient alors un problème récurrent. La personne éprouve également des difficultés à se concentrer et à mener à terme ses activités. Elle peut parfois afficher beaucoup d’agressivité.

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