Suicide des enfants au Maroc: Ce tabou mortel

Suicide des enfants au Maroc: Ce tabou mortel

Le Maroc regorge de tabous et ça, on ne vous l’apprend pas. Seulement voilà, il y a de ces questions qu’il est nécessaire de soulever, notamment celle des «suicides des enfants». Habitués à la médiatisation des cas de suicide d’adultes, il nous est presque inconcevable qu’un enfant puisse se donner la mort. Il s’agit là d’une idée reçue comme tant d’autres. La vérité est que les chiffres sont là et ils font bien peur.

Dans Le mythe de Sisyphe, Albert Camus a écrit : «Il n’y a qu’un problème philosophique vraiment sérieux, c’est le suicide… Je vois que beaucoup de gens meurent parce qu’ils estiment que la vie ne vaut pas d’être vécue». Or, pour un parent, qu’un enfant ou un adolescent vive une crise serait ordinaire. Rien d’alarmant puisque, pense-t-on, «on est tous passés par là» ou encore «qu’est-ce qu’un enfant pourrait bien comprendre à la vie pour juger qu’elle vaille la peine d’être vécue ou non». Et pourtant, les spécialistes s’accordent sur le fait que tout changement brusque de comportement chez l’enfant doit interpeller les parents car un suicide, ça ne prévient pas (Voir interview).

Selon un sondage effectué il y a à peu près deux ans par le ministère de la santé auprès des jeunes écoliers de 10 à 13 ans, l’idée de suicide aurait traversé l’esprit de pas moins de 14% de ces jeunes. Pis, chez les jeunes âgés entre 14 et 15 ans, le suicide représente la deuxième cause de mortalité après les accidents routiers. Malheureusement, aucune enquête ne révèle officiellement le nombre des enfants s’étant donné la mort au Maroc. Des chiffres qui devraient extirper la question du suicide du corps des tabous.  

Malgré la légère tolérance du dialogue autour du suicide au Maroc grâce à la forte médiatisation de ces cas, la notion «religieuse» pèse encore lourd et l’on a tendance à traiter les acteurs du suicide plus comme «responsables» que «victimes». Pour le cas d’un enfant, la responsabilité en question incomberait à la famille. Ceci peut être vrai tout comme il peut ne pas l’être. Lors d’un débat autour de l’enfance, le président de l’Association «Bayti», Jaouad Chouaîb, avait clairement dit qu’il fallait «arrêter de sacraliser la famille». Cette dernière peut servir de facteur protecteur tout comme elle peut-être un facteur prédisposant pour l’enfant.  

Parfois le simple fait de faire face à un mal-être ou l’exprimer peut être une tâche difficile pour un enfant ou un adolescent. Il faut savoir toutefois qu’avant tout passage à l’acte, la personne suicidaire donne des signes qui devraient alerter son entourage. L’adolescent est plus exposé au suicide car ses actes sont plus impulsifs et il est tout le temps à la recherche de sensations fortes. De point de vue biologique, ce phénomène s’appelle «maturation cérébrale».

Les spécialistes attirent l’attention sur le fait que tout adolescent a droit à l’erreur et que parfois le stress scolaire et parental crée un réel décalage entre exigences sociales et leurs propres capacités. Chose qui affecterait grandement leur estime de soi et provoque souvent un changement radical de caractère chez l’adolescent.

Les parents devraient apprendre à communiquer avec leurs enfants sans excès. On peut lire sur un guide publié par l’Association Sourire de Reda autour des mythes et réalités sur le suicide des jeunes que: «parler de suicide de façon sensationnelle peut alimenter une curiosité morbide et n’être d’aucune aide, mais parler de suicide avec un objectif de prévention est indispensable».

«Quand un enfant a envie de se suicider, il l’exprime»

Entretien avec Imane Kendili, psychiatre addictologue au CHU Ibn Rochd

ALM : On dit qu’on ne peut pas prévenir un suicide. Il existe pourtant des signaux d’alerte, surtout chez un enfant. Comment pourrait-on les reconnaître?

Imane Kendili : Ce sont généralement des adolescents qui passent à l’acte. Il faut savoir que l’adolescence est une période très délicate de la vie d’un enfant. Ce dernier est plus enclin au retrait social, à entrer en conflit avec ses parents et son entourage et à se chercher une identité. Ceci dit, ce n’est pas parce qu’il s’agit d’un adolescent qu’il faut le laisser de côté. Si notre enfant mange déséquilibré, s’il devient agressif, s’il s’isole socialement et s’il a un sommeil perturbé (très peu ou beaucoup d’heures de sommeil), il est impératif que les parents se posent des questions. Contrairement à un adulte, l’enfant exprime très souvent son envie de suicide. La bêtise serait de ne pas le prendre au sérieux.
 

Justement, comment savoir s’il s’agit d’une simple menace ou d’une réelle intention de passer à l’acte?

Deux scénarios se présentent dans ce cas. Si l’enfant a une enfance et une vie sociale des plus ordinaires, c’est-à-dire avoir des amis de son âge, s’il ne manifeste aucune intolérance à la frustration et si le climat familial est sain, il est fort probable que l’évocation du suicide soit tout simplement une manière de pression. Autrement dit, un chantage. Si par contre, l’enfant a des problèmes scolaires, s’il est renfermé sur lui-même ou dépressif, il faut agir et au plus vite.

Existe-t-il un âge où l’enfant est plus exposé à l’idée du suicide?

Il n’y a pas d’âge précis. Je dirais que la phase adolescence est plus sensible. Toutefois, il est important de souligner que les garçons y sont plus exposés. Contrairement aux filles qui font plus de «tentatives de suicide», les garçons sont plus impulsifs. On évoque souvent le chagrin d’amour à cet âge comme facteur de suicide. La raison ne réside pas là, c’est tout le vécu de l’enfant, tous les troubles qui caractérisent sa personnalité et toute la pression de son entourage ou son rejet de ce même entourage qui y contribuent. Un enfant fragile, déprimé ou anxieux est tout simplement plus enclin à se donner la mort.

Les erreurs à ne pas faire…

Ne pas communiquer avec son enfant, ne pas accompagner son mal-être ou encore le surprotéger peuvent s’avérer dangereux. Les parents doivent consulter un spécialiste pour évaluer la «suicidalité» de leur enfant. Attention, vouloir à tout prix lui épargner cela en cédant à ses caprices et chantages mènera les parents vers un cercle vicieux et procurera à l’enfant une personnalité dont l’intégration sociale est extrêmement difficile.

 

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