Suicide pour honneur

Rue d’Agadir, il est 6h. Près d’un marché à Casablanca.
Une dizaine de femmes occupent le lieu ; il y a celles qui s’assoient et celles qui préfèrent rester debout. Elles se racontent les unes aux autres leurs soucis et problèmes… Leurs histoires sont autant d’ingrédients pouvant donner lieu à un roman ou à au moins une nouvelle. Les Casablancais connaissent ce lieu que l’on appelle communément le «Mawkaf» ; un espace réservé aux femmes qui attendent un client ou une cliente pour lui faire, en échange de quelque menue monnaie, la lessive, la vaisselle, et différentes tâches ménagères. Ce sont des femmes qui ont choisi de gagner leur vie en faisant la lessive et lavant la vaisselle ; c’est le seul travail digne, honorable qu’elles sachent exercer.
Fatiha, 27 ans et sa soeur Fatima, 29 ans y vont quotidiennement, depuis belle lurette. Elles ne s’absentent que si l’une d’elle est malade. Illettrées, elles ont toutes deux quitté leur douar des environs de Khouribga, pour venir gagner leur vie à Casablanca, une ville qui avale tout, même les êtres humains. Elles commencent à fréquenter ce «Mawkaf», en quête d’un client. Elles en trouvent parfois et retournent chez elles sans le moindre sou en poche, d’autres fois. Pire encore, Fatima doit assurer, en outre la nourriture, l’habillement et la scolarisation de ses deux enfants, orphelins de père, décédé suite à un accident de la circulation. Mercredi 16 janvier, vers 17h. Une R12, s’arrête au bord du trottoir près des deux soeurs. Un jeune homme élégant klaxonne.
Les deux soeurs se dirigent vers la voiture. L’une d’elles se penche pour parler au conducteur. «Montez toutes les deux», leur demande le jeune homme. Les deux filles montent dans la voiture. L’une d’elles lui demande sa destination. «Chez moi, pour nettoyer mon appartement…», leur dit-il. Le conducteur longe le boulevard Hassan II, puis prend le boulevard Moulay Youssef jusqu’au bout, près du quartier Bourgogne. Il s’arrête, gare la voiture. Ils descendent, accèdent au deuxième étage d’un immeuble, entrent dans un appartement. Les deux soeurs échangent des regards étonnés : il n’y a rien à nettoyer dans l’appartement.
Un lit, une table et deux chaises constituent tout le mobilier de l’une des deux chambres, alors que l’autre est déserte. Les deux soeurs commencent à balayer l’une des deux chambres. Le jeune homme prend deux bouteilles de vin rouge, commence à boire. Une heure plus tard, il appelle Fatiha. Elle arrive chez lui.
«Viens à côté de moi…», lui demande-t-il.
«Non j’ai à faire…Je suis là pour travailler et non pas pour m’asseoir près de toi» , lui répond-elle. Elle retourne près de sa soeur, dans l’autre chambre, lui relate ce que lui a demandé le jeune homme. Aussitôt, il appelle Fatima. Elle arrive chez lui. «Viens coucher avec moi et je te paierai», lui demande-t-il. «…Il faut savoir que je suis mère de deux enfants et si je voulais vendre ma chair je n’attendrais pas des clients au Mawkaff…», lui explique-t-elle. Il s’énerve, reste près de ses verres de vin rouge. Fatima retourne dans l’autre chambre. Il se lève, se dirige vers elles, saisit Fatiha par le bras droit, la tire vers lui. Elle crie. Sa soeur reste bouche-bée.
Il pousse Fatiha violemment, ouvre la porte de l’appartement, la jette dehors. Elle tombe dans l’escalier, sort de l’immeuble, et attend sa soeur. Il referme la porte, se jette sur Fatima. Cette dernière se dirige vers le balcon. Il la poursuit, la rattrape par la main. Elle s’arrache à son étreinte, se jette dans le vide.
La police se dépêche sur les lieux, arrête le jeune homme, le conduit au commissariat. «Je m’appelle Mustapha, trente-neuf ans, célibataire, infirmier de mon état…», déclare-t-il aux enquêteurs.
Et Fatima ? elle a rendu l’âme, laissant deux petits enfants à leur tante, Fatiha, qui continuera de fréquenter le «Mawkaff».

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