Taube : «l’islam est la religion du pardon»

ALM : Vous organisez demain à Rabat une rencontre à quelques jours du 3ème Congrès mondial contre la peine de mort prévu du 1er au 3 février à Paris et dont vous êtes le porte-parole. Pourquoi le choix du Maroc ?
Michel Taube : Notre choix est dicté par les conditions dans lesquelles se trouve le Maroc en ce moment. Nous y avons constaté de plus en plus de mobilisation et d’avancées qui sont la preuve d’une percée vers l’abolition de la peine de mort. Pour nous, le Maroc est l’un des pays, dans les cinq continents, les plus proches de cette abolition. En plus des différentes associations marocaines, les hautes autorités du pays se montrent, elles aussi, opposées à la peine de mort. Tout cela signifie qu’un consensus est bien présent et qu’il s’est établi depuis les attentats de Casablanca à la suite desquels la société civile a de plus en plus appelé à l’abolition de la peine de mort, tout comme les médias. L’Etat marocain n’a pas appliqué la peine de mort depuis des années et SM le Roi a même accordé sa grâce à plusieurs condamnés à mort.
Les magistrats marocains, de leur côté, prononcent très rarement des peines capitales. Lors de la conférence qui les a réunis à Meknès en 2005, ces magistrats ont souligné l’abolition graduelle de la peine de mort tombée en désuétude. En plus de cela, l’une des recommandations de l’Instance Equité et Réconciliation porte justement sur l’abolition de la peine de mort.
Sans oublier, enfin, que dans le cadre des relations du Maroc avec l’Union européenne, il a été convenu de ratifier le protocole interdisant la peine de mort.
Je pense que dans un pays qui a instauré, aujourd’hui, un code de la famille et un code de la nationalité, on peut abolir la peine de mort dès demain.

Quels sont les objectifs autour desquels s’articulera votre rencontre ?
Il y a, en fait, deux objectifs essentiels, dont le premier est de demander aux partis politiques marocains d’inscrire dans leur programme un projet de loi pour l’abolition de la peine de mort et de s’engager à le soutenir après les élections. Nous avons programmé plusieurs entretiens avec les dirigeants des partis politiques afin de les sensibiliser et de leur faire part de notre demande. Le second objectif de la rencontre est d’annoncer le 3ème Congrès mondial contre la peine de mort qui se focalise, cette année, sur le soutien des abolitionnistes du monde arabo-musulman.

Pourquoi est-il urgent, aujourd’hui, d’abolir la peine de mort dans les pays arabo-musulmans ?
D’abord parce qu’il y a de plus en plus d’abolitionnistes dans ces pays et parce qu’ils demandent notre soutien. Notre rôle est de leur donner la parole à travers une tribune plus large. Le terrorisme ne peut pas légitimer la peine de mort. En réalité, on ne lutte pas contre le terrorisme par des peines capitales, car c’est ce que cherchent les terroristes. Pour eux, c’est une victoire de mourir en martyrs. Pour les pays arabo-musulmans, comme le Maroc, il s’avère donc que la peine de mort n’est pas du tout dissuasive pour les terroristes.

Les islamistes risquent de vous poser un sérieux problème en matière d’abolition de la peine de mort. Comment comptez-vous vous y prendre ?
-J’aimerais dire aux islamistes que les conditions légales imposées par la Chariâ pour son application sont extrêmement rigoureuses et de façon rarissime. Elles ne peuvent pas être respectées, car elles sont en décalage par rapport au temps et à la situation actuels. Beaucoup de Musulmans le pensent d’ailleurs, comme Tarik Ramadan dans son dernier moratoire et le grand mufti d’Egypte, le Sheikh Ali Jumma, qui appelle à une abrogation «rationnelle» de la peine de mort, qui s’inscrit dans le débat sur les moyens de se détacher des «houdoud», ces délits punis de peines fixes, prévus par le Coran, et préconisant dans certains cas l’application de la peine de mort. L’Islam est une religion du pardon et de la justice et ce sont là les bases même du Coran. Il est vrai que les esprits peuvent toujours présenter un obstacle, même s’il y a une intime conviction des dirigeants de la nécessité d’abolir la peine de mort. C’est pour cela qu’il faudra un peu plus de temps pour que l’opinion publique adhère à cette conviction. Les établissements de l’enseignement et surtout les universités doivent contribuer dans le sens à nourrir la réflexion sur le fait qu’on ne peut disposer de la vie.

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