Tribune libre : Anarchie politique intérieure en Israël

En quelques jours, Avigdor Leiberman, le chef d’Israël Beitenou, a été propulsé sur le devant de la scène politique israélienne et l’hypthèse de son entrée au gouvernement, évoquée par Ehud Olmert dès le 7 octobre, n’en finit pas de diviser les membres de l’actuelle majorité.
A la tête de 11 députés, Avigdor Lieberman joue, comme à l’accoutumée, un rôle trouble et énigmatique. Longtemps membre du Likoud et proche de Benyamin Netanyahou, il a mis à profit cette expérience pour créer une formation s’adressant à l’électorat russe – un million d’Israéliens sont originaires de l’ex-Union soviétique. Il a réussi, lors des dernières législatives du 29 mars 2006, à faire quasiment jeu égal avec son ancien parti. Israël Beïtenou a obtenu 11 sièges, le Likoud 12 avec seulement 116 voix d’avance ! Cet écart était « suffisant » pour permettre à Benyamin Netanyahou de se poser en leader de l’opposition nationaliste de droite. Un leader aujourd’hui conforté par les sondages qui le donnent vainqueur, avec le double de siège, d’Ehud Olmert, en cas d’élections législatives anticipées.
Ce serait au demeurant pour conjurer la possible mise en minorité du Premier ministre et, donc, un retour devant les électeurs, et pour «sauver le pays des affres d’une nouvelle campagne électorale », alors que se prépare «une nouvelle confrontation avec la Syrie, soutenue par les Iraniens, qui ambitionne de récupérer le Golan », qu’Avigdor Lieberman aurait décidé d’apporter son soutien à Ehud Olmert. Selon certains, le grand perdant de cette opération serait Benyamin Netanyahou, dont le Likoud, avec ses 12 sièges, pèserait peu dans la balance, même en ayant doublé ses sièges. Il serait bien en peine de faire alliance avec les partis arabes et de gauche !
Reste qu’Avigdor Liberman a posé ses conditions pour son entrée dans le gouvernement comme vice-Premier ministre. Il exige une remise en cause, incompréhensible, du statut des Arabes israéliens – ceux-ci feraient l’objet d’un «échange et transfert de population» avec les colons juifs de Cisjordanie, l’instauration d’un mariage civil et, surtout, la réforme du système politique et électoral en vue de l’instauration d’un « régime présidentiel » visant à donner au Premier ministre des pouvoirs calqués sur ceux du chef de l’exécutif américain. Ce sont précisément ces exigences qui ont constitué pour Avigdor Lieberman la pierre d’achoppement de ses négociations avec Ehud Olmert et ses partenaires.
Revenu en politique après avoir purgé deux années de prison sous l’accusation, non prouvée, de corruption, Arié Déry, l’ancien leader du Shass, le parti religieux sépharade ultra-orthdoxe, semble agir comme médiateur en faveur de Lieberman. En outre, Elie Ichaï, chef du groupe parlementaire du Shass, a fait clairement savoir que sa formation refuserait l’instauration du mariage civil en lieu et place du mariage religieux, le seul à être actuellement autorisé en Israël. Sauf, a-t-il dit, en faveur des non Juifs.
Au sein même de Kadima, les transfuges du Parti travailliste, avec, à leur tête, Shimon Peres, n’ont pas caché leur opposition de principe à « l’échange de population » saugrenu formée par Avigdor Lieberman ainsi qu’à la substitution d’un régime présidentiel à la démocratie parlementaire issu du scrutin de liste nationale à la proportionnelle intégrale. Une position partagée par les Travaillistes, même si ceux-ci pourraient bien, du bout des lèvres, accepter l’introduction d’un système combinant scrutin de liste nationale et scrutin d’arrondissement, afin de mieux prendre en compte la réalité de l’électorat israélien.
A vrai dire, les Travaillistes, après avoir, un temps, laissé entendre qu’ils n’étaient pas opposés à l’entrée d’Avigdor Lieberman au gouvernement, ont fini par faire machine arrière. Leur leader, le ministre de la Défense Amir Peretz, contre lequel le chef d’Israël Beïtenou a eu des mots très méprisants, a réalisé que la manœuvre était dirigée essentiellement contre lui. Dans la perspective de la prochaine session parlementaire, Ehud Olmert, de son côté, entendait élargir son gouvernement pour prévenir une éventuelle défection des Travaillistes, bien décidés à ne pas voter son projet de budget, jugé « antisocial ».
Amir Peretz, déjà très contesté au sein de son propre parti, a été obligé de céder à ses derniers alliés, en particulier la très populaire journaliste Sheli Yechimowitch, considérée comme la « pasionaria des pauvres et des exclus ».
Il a refusé d’avoir à siéger aux côtés d’Avigdor Lieberman. Cette réponse négative a surpris certains des proches d’Ehud Olmert, convaincus qu’Amir Peretz, fragilisé par les critiques portées contre son rôle en tant que ministre de la Défense pendant la guerre du Liban, hésiterait à franchir les bornes et à dire non au chef du gouvernement. A leurs yeux, le dirigeant travailliste, qu’une perte de son portefeuille priverait de tout pouvoir, ne pouvait qu’accepter l’élargissement de la coalition à Israël Beïtenou, d’autant plus que celui-ci réclamait un seul portefeuille et se déclarait prêt à remettre l’instauration d’un régime présidentiel à la mise sur pied d’une « coordination stratégique » entre tous les partenaires de la coalition.
Mais les élus et les militants du Parti Travailliste ne sont pas prêts à avaler cette nouvelle « couleuvre » et cette manœuvre grossière. Il y va, selon eux, de l’avenir d’un Parti menacé d’éclatement interne. C’est le sens du rappel à l’ordre qu’a lancé l’un des vétérans de l’Avoda, Efraïm Sneh. Fils de Moshé Sneh, longtemps Secrétaire général du parti communiste israélien judéo-arabe, Efraïm Sneh a dénoncé avec vigueur la zizanie et «l’anarchie» régnant au sein de l’Avoda, visant notamment les tensions entre Amir Peretz et le groupe parlementaire.
Il estime qu’il y a une alternative à l’entrée d’Israël Beïtenou au gouvernement. Le docteur Sneh se déclare favorable à un nouveau «big-bang» politique avec la création d’une formation regroupant Kadima, l’Avoda, le Meretz – le parti laïc du dirigeant pacifiste Yossi Beïlin, cosignataire, avec le Palestinien Abed Rabbo, de «l’Appel de Genève» – et Gil, le parti des Retraités, que ses préoccupations sociales font pencher à gauche en dépit des origines droitières de ses responsables. Une coalition qui disposerait de plus de 60 sièges et de l’appui tacite des partis arabes de la Knesset (Parlement).
En l’attendant, Efraïm Sneh lance un appel à ses camarades et leur fait grief de leurs déchirements absurdes : « En dépit de leurs rivalités, Yitzhak Rabin et Shimon Peres se respectaient mutuellement. Ils savaient résoudre leurs litiges dans l’intérêt du pays et du Parti, de manière responsable. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas. On a perdu le sens de l’intérêt national et c’est le régime du chacun pour soi». Et le docteur Sneh d’indiquer que son parti serait bien inspiré de s’appuyer sur la majorité de voix constituée par les élus de Kadima, de l’Avoda, de Meretz et de Gil, qui partagent des valeurs et des principes en commun, dont l’un n’est autre que la nécessité de parvenir à un accord avec les Palestiniens. Un objectif de très loin supérieur aux médiocres combinaisons parlementaires ourdies par Ehud Olmert et Avigdor Lieberman qui menacent de provoquer l’éclatement d’un gouvernement passablement décrédibilisé dans l’opinion publique par sa gestion, jugée déplorable, de la guerre du Liban.
Amir Peretz aurait entendu l’avertissement d’Efraïm Sneh. Selon la presse israélienne, le leader du Parti travailliste aurait passé un accord secret avec Shimon Peres avec lequel il avait rompu toute relation depuis l’adhésion de l’ancien Premier ministre à Kadima. Les deux hommes se seraient mis d’accord pour faire barrage à l’entrée d’Avigdor Lieberman au gouvernement et pour faire repousser par la Commission des lois de la Knesset son projet de réforme du système politique. Même si Shimon Peres a officiellement démenti cet accord, car il craint d’être accusé par Ehud Olmert d’avoir engagé Kadima sans l’aval de son principal dirigeant, la plupart des observateurs s’accordent à juger cette hypothèse plausible.
Le dirigeant d’Israël Beïtenou ne s’avoue pas pour autant vaincu et entend bien démontrer que nul gouvernement ne peut se passer de lui, sans dommage. Les quotidiens israéliens évoquent ainsi les entretiens qu’il aurait eus, la semaine dernière, avec le milliardaire d’origine russe, Arkady Gaïdamak, propriétaire, entre autres, du très populaire club de football «Betar Yeroushaïm». Celui-ci aurait accepté, dans la perspective des prochaines élections, de créer une nouvelle formation susceptible de drainer vers elle une partie de l’électorat du Likoud. Avigdor Lieberman espère qu’Israël Beïtenou et ce nouveau parti, appelés à fusionner, obtiendront de 28 à 30 sièges, devenant ainsi le groupe parlementaire le plus nombreux de la Knesset et lui ouvrant de la sorte les portes de la Présidence du Conseil.
C’est là un avertissement clair lancé à Ehud Olmert qui, pour le moment, n’a pas réagi. De fait, la situation est bloquée en attendant le retour du chef de gouvernement de son voyage officiel en Russie. Un retour qui s’annonce difficile. En effet, en laissant planer l’hypothèse d’une alliance avec Israël Beïtenou, le Premier ministre, loin de la renforcer, a plutôt affaibli et divisé sa coalition sans être assuré de disposer, à l’avenir, du soutien de son nouvel allié, qui pourrait lui faire payer cher sa déconvenue. C’est donc dans un climat d’incertitude, d’anarchie et de méfiance qu’Ehud Olmert devra affronter l’ouverture de la session parlementaire d’hiver et tenter de faire adopter son projet de budget par l’Avoda, le Shass et Gil, bien décidés, eux, à ne pas entériner une nouvelle diminution du système de protection sociale israélien. La simple évocation de l’instauration d’un régime présidentiel a suffi à réveiller les vieux démons de la classe politique israélienne, férue d’arithmétique parlementaire et de création sur le papier de majorités provisoires et d’alliances conjoncturelles permettant de déjouer une crise pour mieux en ouvrir une autre.
L’entrée d’un Avigdor Lieberman au gouvernement valait-elle que le Premier ministre prenne autant de risques ? Il est permis d’en douter et Ehud Olmert aura fort à faire pour sauver à la fois sa coalition et son budget, même s’il sait d’instinct qu’il lui faudra choisir l’un des deux. A savoir, certainement le budget 2007, en préservant la coalition actuelle et son programme basé sur un accord avec les Palestiniens.

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