Tribune libre : L’heure des comptes a sonné en Israël

Zeev Schiff, de Haaretz, l’un des meilleurs spécialistes militaires israéliens, termine les articles féroces qu’il consacre au bilan de la guerre contre le Hezbollah et aux déclarations embarrassées d’Ehoud Olmert, le Premier ministre israélien, et de son chef d’état-major, Dan Haloutz, par : «Ainsi parle Machiavel». De fait, le chef du gouvernement et Dan Haloutz voient s’abattre sur eux un véritable déluge de reproches et de critiques venant tant des dirigeants politiques que des réservistes démobilisés et de plusieurs officiers supérieurs. Une rencontre, la semaine dernière, entre une centaine de généraux et le chef d’état-major a été si tendue que l’on a craint que certains participants ne soient victimes d’un malaise cardiaque tant les esprits se sont échauffés.
Dans sa situation, le chef d’état-major a une marge de manœuvre limitée. Ayant désespérément besoin d’alliés, il ne peut limoger les officiers coupables d’incompétence car il les suivrait dans leur disgrâce. Mais cette absence de sanction fait qu’il sera bien ardu de restaurer la confiance de l’opinion publique dans son armée. Ces officiers disposent d’un formidable paratonnerre, contrairement aux responsables civils. Car il va de soi que les trois commissions parlementaires créées pour enquêter sur les carences de la guerre du Liban n’auront de cesse que de «faire tomber des têtes » au sein du gouvernement.
Dans ses Ecrits politiques, Machiavel rappelle que, «dans une telle situation, les puissants font preuve de modération et ménagent leurs hommes». C’est ce qui se passera : les commandants défaillants seront épargnés, même s’ils ont indéniablement commis des erreurs qui ont conduit Tsahal, l’armée israélienne, à essuyer un échec cuisant face au Hezbollah. Ce sera encore plus le cas du chef d’état-major.
Pourtant, celui-ci est critiqué avec virulence par ses pairs. Ainsi, le chef des opérations de Tsahal, le général Gadi Azencot (originaire du Maroc), a rappelé qu’il avait mis en garde Dan Haloutz : «une offensive terrestre de dernière minute n’était pas de nature à changer le cours de la guerre et à permettre de remporter des succès ». Dan Haloutz, récusant l’avis des spécialistes, avait une obsession, obtenir le feu vert du Premier ministre auquel il assurait que «tout serait réglé en 72 heures», c’est-à-dire avant l’annonce officielle du cessez-le-feu devant entrer en vigueur le 14 août. Ce fut, une fois de plus, un échec mais Dan Haloutz, demeure persuadé «d’avoir amélioré et rétabli la situation». Affirmation qui devra être vérifiée par la Commission d’enquête. Les politiques, eux, tentent de détourner les menaces qui planent sur eux. A commencer par le ministre travailliste de la Défense, Amir Peretz, qui fait l’objet de critiques sans limites contre lesquelles il se défend comme un beau diable. Il sait qu’il joue sa place au gouvernement et, peut-être, à la tête du Parti travailliste. C’est pourquoi il a accordé une longue interview à une célèbre journaliste, Sima Kadmon, à laquelle il affirme : «je ne suis pas coupable et je n’entends pas servir de bouc émissaire». Il rappelle qu’Ariel Sharon, Ehoud Barak ou Shaul Mofaz ont leur part de responsabilité dans la crise traversée par Tsahal, victime des restrictions qu’ils lui ont imposées quand ils étaient au pouvoir. Lui n’a pas failli, bien au contraire. Il n’est donc pas question qu’on lui fasse «porter le chapeau» de l’echec.
Voilà pourquoi contrairement à Ehud Olmert, Amir Peretz s’est déclaré favorable à la création d’une Commission d’enquête étatique, présidée par un membre de la Cour suprême. Un véritable tribunal qui, selon lui, le blanchira des accusations portées contre lui. L’enquête fera éclater la vérité, à savoir que «l’echec de Tsahal est la conséquence des négligences accumulées depuis des années par ses prédécesseurs à la tête du ministère de la Défense». La manœuvre est habile mais Amir Peretz ne se contente pas, ce qui est son droit, de donner des interviews. Lors de conversations privées, il se montre plus incisif et plus menaçant : «Si j’étais poussé à bout, je parlerais et ce serait alors un véritable séisme. Car je pourrais pointer du doigt ceux qui s’expriment de concert contre moi». Il ne décolère pas l’idée qu’on veuille lui attribuer la responsabilité de l’echec alors qu’il n’est que depuis quelques mois ministre de la Défense: «Pourquoi me traite-t-on d’incapable et me fait-on grief de mon inexpérience? Ai-je souhaité être ministre de la Défense alors que je voulais le portefeuille des Finances? Ce n’est pas moi qu’il faut blâmer mais plutôt mon prédécesseur, Shaul Mofaz. Ces dernières années, il ne s’est pas préoccupé du Hezbollah et de ses roquettes». En fait, Amir Peretz veut redorer son blason, passablement terni par les erreurs qu’il a commises par le soutien qu’il a apporté aux décisions de l’état-major. Il se bat pour sa survie et rêve de changer le portefeuille, de prendre un grand ministère des Affaires sociales. Mais il est aussi possible que sa «chute politique» ait commencé. Si Amir Peretz est en mauvaise posture, Ehud Olmert n’est pas mieux loti. Outre les critiques contre sa gestion de la crise libanaise, il est au centre de plusieurs scandales politico-financiers remontant à son passage à la mairie de Jérusalem ou dans les différents postes ministériels qu’il a occupés. La première affaire, la moins grave, date de 1985 alors qu’il était trésorier du Likoud, en charge de trouver les fonds nécessaires pour la campagne de son parti en vue des élections législatives. La deuxième concerne l’invitation qu’il avait adressée, en tant que maire de Jérusalem, au maire d’Athènes, à la demande de l’entrepreneur David Appfel dont l’un des employés n’était autre que le fils cadet d’Ariel Sharon, qui auait fait profiter son père, ministre de l’Habitat, des largesses de son patron.
Enfin, plus récemment, on lui reproche d’avoir acquis, en février 2004, un appartement situé dans un quartier historique, à un prix inférieur à celui du marché, et d’avoir vendu son ancien logement en réalisant une copieuse plus-value. Dernier scandale révélé par Haaretz, qui a conduit à l’ouverture d’une enquête pénale, l’accusation d’avoir nommé, alors qu’il était ministre du Commerce, à la tête d’entreprises publiques et semi-publiques, des membres du comité central du Likoud dont les hauts salaires récompensaient moins leurs compétences de gestionnaires que leur fidélité politique. Toutes les affaires fragilisent Ehoud Olmert et sa coalition constituée difficilement après les élections législatives de mars 2006. Celles-ci n’avaient pas donné à Kadima, son parti, le nombre de sièges (40), que lui prédisaient les premiers sondages. N’ayant eu que 29 députés, le successeur d’Ariel Sharon, dont il assurait l’intérim depuis le 5 janvier 2006, avait dû s’allier avec les Travaillistes (19 députés), le Shass (11 sièges),  et le Parti des retraites (7 députés). Il acceptait de satisfaire les revendications sociales de ses alliées : augmentation du salaire minimal, revalorisation des allocations familiales réclamées par le Shass, revalorisation des pensions et amélioration de la prise en charge des frais de santé. Assuré de leur soutien, il avait pu mettre en avant le second volet de son programme : le redéploiement en Cisjordanie afin de permettre la constitution d’un Etat palestinien.
Aujourd’hui, après une guerre qu’Ehoud Olmert n’a pas su mener, sa position paraît vaciller du fait de la contestation qui monte tant des rangs de Kadima que du Parti travailliste. Une dizaine d’élus de Kadima et la moitié des membres du groupe parlementaire travailliste contestent sa décision de créer trois commissions d’enquête différentes, au lieu d’une seule, présidée par un membre de la Cour suprême et dotée de réels pouvoirs, ainsi que ses options en matière budgétaire considérées comme antisociales. Le Premier ministre a essuyé par ailleurs quelques rebuffades dues à son manque d’expérience. Ainsi, le conseiller juridique du gouvernement, Menahem Mazouz, a récusé deux membres d’une des commissions d’enquête pour incompatibilité entre les charges qu’ils exercent aujourd’hui et leur désignation comme enquêteurs, une erreur qu’il était facile de ne pas commettre.
Quant au contrôleur de l’Etat, Micha Lindenstrauss, il a annoncé qu’il déposerait un pré-rapport sur les carences lors de la guerre du Liban, et qu’il n’excluait pas d’interroger à ce sujet à la fois le Premier ministre et le chef d’état-major comme la loi l’y autorise. Ehoud Olmert, passé du Likoud à Kadima, se retrouve, selon certains, dans la situation, «un tourbillon de méfiance», qui conduisit en 1999 Benyamin Netanyahou, alors Premier ministre, à démissionner et à provoquer de nouvelles élections. À ceci près que, comme Ariel Sharon, Ehoud Olmert essaie, pour sortir de l’impasse, de propager des rumeurs sur la constitution d’un gouvernement d’union nationale, incluant le Likoud et Israël Beïtenou, un parti d’extrême-droite russe, ou sur un remaniement en profondeur de l’actuel gouvernement dont plusieurs membres changeraient de portefeuilles.  Mais Ehoud Olmert n’a pas la faculté de son prédécesseur d’agir rapidement. Son sang-froid, dont il n’est pas le dernier à se féliciter, dissimule surtout une bonne dose d’immobilisme et une faculté assez rare de brasser de l’air, ce qui l’empêche de répondre efficacement aux défis auxquels il est confronté. Même s’il espère secrètement le départ d’Amir Peretz du ministère de la Défense, voire de la présidence du parti travailliste, il n’entend pas renoncer à son alliance avec l’Avoda. L’alliance suppose qu’on soit deux ou plus. Si les travaillistes sont assurés de durer, ce n’est pas forcément le cas de Kadima, la formation créée par Ariel Sharon et composée, en grande partie, d’ancien du Likoud. Or, bon nombre de ceux-ci n’excluent pas de rejoindre la «vieille maison», le Likoud. Ce à quoi Benyamin Netanyahou, son actuel dirigeant, n’est pas opposé. A condition que ces repentis adhérent individuellement et qu’il ne s’agisse pas d’une fusion organique entre le Likoud et Kadima à la veille d’éventuelles élections législatives anticipées.
Car Benyamin Netanyahou,selon l’analyse du journaliste de Haaretz, Yossi Verter, entend bien revenir au pouvoir en tant que chef du Likoud et récupérer la Primature. La faveur de la crise qui pourrait être déclenchée par la menace que fait peser sur Israël la décision de l’Iran de poursuivre son programme d’enrichissement d’uranium et de se doter de l’arme nucléaire. C’est dans cette perspective que Benyamin Netanyahou a rencontré, la semaine dernière, à Washington, le vice-président américain Dick Cheney, avec lequel il a longuement discuté de la menace iranienne. Cela lui a permis de claironner ensuite : «Pendant que je m’occupe des intérêts vitaux d’Israël et de son peuple, Ehoud Olmert se contente de patauger dans le marécage de la politique politicienne». Une manière comme une autre de se poser en recours ultime.
Mais aujourd’hui, Benyamin Netanyahou n’a plus aucune chance de profiter d’un écroulement de la coalition au pouvoir. D’une part, les Américains ont décidé d’armer et d’entraîner l’armée libanaise, une manière pour eux d’obliger la Finul, principalement composée d’Européens, à se déployer dans des secteurs secondaires, la frontière libano-israélienne étant contrôlée de fait par l’armée libanaise et ses conseillers américains. D’autre part, la visite du Premier ministre britannique Tony Blair en Israël a vu celui-ci exiger d’Ehoud Olmert la reprise des négociations avec le président de l’Autorité palestinienne, Mahmoud Abbas, adversaire déclaré du « Hamas combattant » de Damas. La reprise de ces pourparlers est également exigée par Amir Peretz et le Parti travailliste. Forts de l’appui des Américains et des Britanniques, Amir Peretz et sa formation n’ont plus de raison de quitter la coalition gouvernementale dirigée par Ehoud Olmert. Celui-ci est, une fois de plus, sauvé par les Américains.

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