Tué par sa propre arme

Tué par sa propre arme

Chambre criminelle, premier degré, près la Cour d’appel de Casablanca. Abdellah, vingt-trois ans, sans profession, est debout, devant les cinq magistrats. La salle est archicomble, en ce jour de la fin février. Abdellah profite de ce que le président de la Cour feuillette le dossier pour se tourner vers l’assistance et adresser des signes de la main à des membres de sa famille. En larmes, il se retourne vers les magistrats quand le président l’a rappelé à l’ordre, lui demandant de concentrer son attention uniquement sur la Cour. Abdellah, qui ne peut plus retenir ses larmes, baisse cette fois la tête et attend les questions du président. Sans perdre de temps, parce qu’il a d’autres dossiers, ce dernier s’adresse à Abdellah : «Le Parquet général vous accuse de coups et blessures ayant entraîné la mort sans intention de la donner».
L’accusé lève la tête et fixe du regard le président de la Cour sans dire mot comme s’il essayait de se remémorer son crime, qu’il n’avait pas l’intention de commettre. C’est ce que le Parquet général a conclu pour ne pas le poursuivre pour homicide volontaire ou involontaire.
«Mais je n’avais pas l’intention de le tuer, monsieur le président», balbutie-t-il, toujours les larmes aux yeux. Le président lui rappelle que cela est écrit dans le procès-verbal. «Mais comment la dispute a-t-elle dégénéré?», lui demanda-t-il.
Abdellah revoit les images de la rixe qui lui coûtera, sans doute, une partie de sa jeunesse derrière les barreaux. Et il a raconté à la Cour les circonstances qui l’y ont mené.
«C’est en octobre 2004 que j’ai rencontré Saïd en compagnie de ma soeur », affirme Abdellah à la cour. Saïd, dix-huit ans, ouvrier de son état, est un voisin de la famille d’Abdellah. Avec le temps, il a contracté une liaison avec Samira, soeur de ce dernier. Le couple ne se rencontrait pas dans le quartier, mais au centre ville. C’est là qu’Abdellah les a croisés dans un café. Il s’est révolté, a donné des coups à sa soeur et a demandé à Saïd de la laisser tranquille.
Ce dernier le lui a promis. Entre-temps, Abdellah a appris que sa soeur rencontrait encore Saïd. Énervé, il a malmené Samira violemment au point qu’il l’a blessée à la joue. Certes, ses parents sont intervenus pour l’empêcher de la violenter et de tenter de le raisonner. Mais en vain. Abdellah ne pouvait plus contrôler ses nerfs. Après quoi, il est sorti chercher Saïd. Ne l’ayant pas trouvé, il l’a attendu. Son père lui a demandé de rentrer et affirmé que c’était lui qui allait s’en charger. Mais le fils ne voulait rien entendre. Il a décidé de malmener également Saïd qui ne voulait pas rompre avec sa soeur. Deux heures plus tard, vers 19h, Saïd est apparu à l’entrée de la rue. Abdellah s’est avancé vers lui et l’a attaqué en lui assénant des coups de poing. Les badauds sont intervenus pour empêcher que l’irréparable se produise. Et ils y sont arrivés. Chacun est rentré chez lui.
Seulement, quelques minutes plus tard, Saïd est ressorti de chez lui avec un couteau à la main. Il a commencé à injurier Abdellah qui était chez lui. Ce dernier est sorti et lui a donné des coups de poing. Saïd est tombé. Et dans sa chute, le couteau qu’il avait s’est enfoncé entre ses côtes. La Protection civile et la police ont été alertées. Mais, aux urgences, Saïd a rendu l’âme.
Les aveux d’Abdellah devant la Cour ont empêché le représentant du ministère public de requérir une peine maximale, mais d’appliquer la loi.
La défense a réclamé les circonstances atténuantes pour Abdellah. Car, a expliqué l’avocat dans sa plaidoirie, le mis en cause n’avait pas l’intention de tuer Saïd. Cette absence de l’intention est prouvée par le fait qu’il est sorti de chez lui sans arme blanche à la main. Contrairement au défunt qui était armé d’un couteau. Il a été tué par sa propre arme, précise l’avocat qui a ajouté que le destin a voulu qu’Abdellah soit légalement victime d’un acte qu’il n’a pas commis. Il a été condamné à cinq ans de prison ferme.

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