TV publique : Le vrai débat

TV publique : Le vrai débat

Véritable réquisitoire que celui du ministre de la communication, Mustapha Khalfi, devant la Chambre des conseillers le mardi 9 juin lors de la séance hebdomadaire des questions orales. Il faut dire que le sujet s’y prêtait bien : il s’agissait encore et toujours de cette virulente polémique causée par la diffusion de la chaîne 2M, il y a quelques jours, du concert donné par Jennifer Lopez lors du Mawazine 2015.

Décidément le PJD semble en faire une affaire presque personnelle entre lui et les responsables du pôle audiovisuel public accusés de tous les maux dont principalement une défiance vis-à-vis de la tutelle du ministère et donc du gouvernement et le non-respect des cahiers des charges dont ils sont tenus depuis 2012.

Jusque-là, on l’aura remarqué, il s’agit encore plus d’une polémique et d’un bras de fer et non pas d’un vrai débat d’idées. On aura remarqué aussi que le gouvernement est, pour le moment, le seul à occuper le paysage médiatique en la personne de son chef, Abdel-Ilah Benkiran, et du ministre de la communication et que, à ce jour encore, les «mis en cause» n’ont pas encore fait la moindre déclaration officielle en public.

La réponse donnée par le ministre de la communication, mardi 9 juin, à une question posée à la Chambre des conseillers résume parfaitement les éléments de la ligne de défense du gouvernement : pour lui, 2M a manifestement enfreint les dispositions des cahiers des charges et même de la Constitution, ce qui suppose des sanctions lourdes.

Et comme en 2012, lors de la bataille autour des cahiers des charges, notre classe politique semble encore rater (volontairement ou non ?) l’occasion de poser le vrai débat sur l’audiovisuel public en se contentant des querelles superficielles et sensationnelles qui détournent les regards des vraies questions de fond que l’on doit se poser sur les médias publics: de qui doivent-ils dépendre? Du gouvernement en la personne de son chef ? D’un ministère, dans le cas d’espèce, celui de la communication ? Ou alors faut-il trouver un autre mécanisme ?

En 2012, faute de s’attaquer à l’origine du problème, le gouvernement avait cru régler la question à travers des cahiers des charges. Aujourd’hui, avec cette nouvelle polémique, il est évident que ce n’était que du rafistolage et Aujourd’hui Le Maroc l’avait bien prévu sur ces colonnes mêmes.
Il y a urgence à apporter des réponses car aujourd’hui c’est plus l’amalgame qui pose problème : télévision publique ne veut pas dire télévision gouvernementale. Une chaîne publique ne peut pas et ne doit pas obéir à la couleur ni au programme de la majorité. Or aujourd’hui le fait est que le gouvernement, en tant qu’institution, met en avant la carte de sa tutelle sur les deux chaînes publiques.

La meilleure solution serait de créer, et rapidement, une haute instance audiovisuelle, totalement indépendante, au sein de laquelle seraient représentées sans aucune exception toutes les sensibilités de la nation et qui, elle, déciderait de ce que devrait être la télévision publique.

Tant que cette question centrale de la tutelle ne sera pas définitivement et sérieusement adressée, il faudra s’attendre cycliquement à des batailles comme celle qui se déroule actuellement. Car en poussant à son bout cette notion de tutelle gouvernementale, si demain une autre majorité se retrouve aux affaires, rien et personne ne l’empêchera de vouloir exercer ses prérogatives en la matière en imposant à l’audiovisuel public sa conception, sa philosophie et sa vision du monde et des valeurs de la société marocaine.

En plus de la révision en profondeur de cette notion de tutelle, il est une autre question tout aussi fondamentale et existentielle que l’on doit se poser : Quelle TV publique veulent les Marocains ? Là encore, il est important de ne pas laisser les politiques seuls décider pour 34 millions de citoyens car la question n’est pas de savoir ce que veut la classe politique pour les Marocains mais ce que veulent ces derniers pour eux-mêmes. La question de la TV publique est trop grave pour laisser légiférer les politiques seuls même si cela se passe à travers le Parlement.

Car ce dernier, naturellement, n’est qu’une facette de la même majorité. En d’autres termes, si demain la majorité aux affaires change de couleur, rien ne l’empêche elle aussi d’aller au Parlement où elle aura une majorité confortable pour changer les règles du jeu et imposer à la TV publique les référentiels qu’elle estimera en phase avec son projet et qu’elle considérera comme les meilleurs pour toute la société…

A ce rythme, la TV publique devra changer de ligne éditoriale et de fondamentaux au gré des partis au pouvoir et des gouvernements.

Conclusion : il est aujourd’hui urgent de déconnecter la TV publique de la sphère et des partis politiques. C’est cela qui aurait dû et devrait être le vrai débat.
Evidemment, on peut comprendre que notre classe politique, toutes couleurs et catégories confondues, aux réflexes encore primaires et très «électoralistes» ne se précipitera pas pour accepter de légiférer en faveur d’une «perte de contrôle» sur cette arme redoutable qu’est la TV…

Quelle indépendance éditoriale face à la tutelle financière de l’Etat

Pour les TV publiques, la question de la dualité entre l’indépendance éditoriale et la tutelle ou dépendance financière se pose avec acuité. Certes, sur papier,  la tutelle publique s’exerce uniquement sur le plan administratif et financier dans le sens où la SNRT et la Soread sont des entreprises publiques qui, du fait qu’elles utilisent des deniers publics, sont normalement et naturellement tenues de rendre des comptes à leur actionnaire qu’est l’Etat. Pour le volet éditorial, le problème a été réglé, et là aussi sur le papier seulement, à travers les cahiers des charges et la HACA.

Mais le problème n’est pas pour autant résolu. Aujourd’hui, les budgets de la SNRT proviennent en grande partie des caisses de l’Etat, dans une moindre mesure pour la Soread 2M. C’est bien le gouvernement, en la personne du ministère de la communication, qui maîtrise le process en amont.

Et quand on tient les cordons de la bourse, la tentation est grande de se prévaloir de cette carte pour revendiquer un droit de regard sur la ligne éditoriale. C’est dire qu’au même titre que la ligne éditoriale et le contenu, la question de l’indépendance des TV publiques sur le plan financier doit, elle aussi, être revue en profondeur…

 

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