Un «chemkar» pas comme les autres

«Kantchamkar pour voler vers le haut». Une phrase lancée par un adolescent de seize ans assis sur l’un des sièges situés près de la muraille donnant sur la place des Nations Unies à Casablanca et derrière laquelle se situe l’ancienne Médina. Il s’appelle Samir et manque de confiance en autrui. «Tout le monde me chasse, me roue de coups, m’évite, comme si j’étais atteint de la peste ou du sida…», confie-t-il, les yeux perdus dans la vague. Sa saleté rend noires les couleurs (rouge, blanc et bleu) de ses haillons, comme s’il ne les avait pas changés depuis son premier jour sur cette planète. «Elle devient plus étroite quand je n’inhale pas la colle de dissolution…son étroitesse m’étouffe, m’asphyxie au point que je pense me suicider…», dit-il quand il parle de cette terre qui se métamorphose en «un enfer».
Il a senti cet enfer depuis son enfance. Il est né en 1986 aux carrières Khalifa, Hay Mohammadi, à Casablanca. Il ne se souvient pas de la date précise.
«Je n’en ai pas besoin puisque je ne vais jamais célébrer mon anniversaire», ironise-t-il sans le vouloir. «J’ai perdu le sourire depuis mon enfance, quand mon père est mort, me laissant avec ma mère et mes deux frères et trois soeurs». Son père était un marchand ambulant et sa mère, une femme au foyer. Il était seulement en son deuxième printemps quand son père rendit l’âme après une longue maladie. Et ses printemps se transforment en un clin d’oeil en hiver. Le ciel de sa vie est resté toujours ombrageux. Les jours passent et la vie de sa famille reste stagnante sans la moindre amélioration. Sa mère commence à rejoindre des familles, plus ou moins aisées, pour faire la vaisselle et le linge. D’un mois à l’autre, sa santé se dégrade. Les enfants grandissent et leurs besoins s’accroissent. Une situation lamentable qui n’a pas encouragé Samir et ses frères et soeurs à poursuivre leurs études. Samir n’a pas dépassé la première année d’enseignement fondamental. C’est très normal puisqu’il n’y avait personne qui veillait sur lui, ni sur son éducation. «Ma mère passait toute la journée en dehors de la maison en quête de notre nourriture», affirme-t-il. Quand il arrive à sa dixième année, il ne peut plus supporter la vie avec sa famille et encouragé par des enfants de son quartier, il commence à passer sa journée à la rue et à apprendre à inhaler la colle, à fumer des mégots de cigarettes et à demander l’aumône et parfois à voler des passants. C’est le début d’un parcours compliqué. «Me voilà dans la rue depuis six ans, rien n’est changé en moi. Je suis un clochard «numéro 1» et un «Chemkar» qui a passé par toutes les phases de «tachamkarte»…», affirme-t-il. Il a subi toutes sortes de violence, corporelle et sexuelle, il a été arrêté à maintes reprises par la police, il a passé des semaines et des mois à Dar El Kheir, à El Hank avant l’ouverture du centre social de Tit Mellil. «…Je passe ma journée à fuir tout le monde…Parce que tout le monde me déteste comme tout autre clochard de Casablanca…», précise-t-il. Samir garde un seul souvenir: les journées qu’il avait passées à l’association « L’heure Joyeuse».
«…J’y ai passé de belles journées en apprenant à lire, à écrire, à faire beaucoup de choses…La seule chose que je reproche à cette association est qu’elle nous livre à nous même le soir, soit pour passer à la belle étoile, soit pour regagner Dar El Kheir…», confie-t-il avec amertume. Samir ne pense pas revenir chez lui.
«Je n’ai rien à faire chez ma mère…elle ne dispose pas de quoi me nourrir…Je ne suis q’une bouche de plus…je ne l’ai pas vue depuis cinq ans, ni elle ni mes frères et mes soeurs, et je ne l’ai jamais revus l’un d’eux…». Il espère que sa situation change, qu’il sera adopté par une association, rééduqué et inséré dans cette société qui se contente actuellement de le pousser vers la criminalité.

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