Un coup pour rien

Samedi 23 février, dans l’après-midi. C’est la permanence au commissariat de police. Un quinquagénaire, petit et trapu, l’air respectable arrive, se présente devant les policiers, demande à voir le chef. Il reste debout devant le bureau. Le chef l’invite à s’asseoir. «Voilà. Trois personnes m’ont enlevé et séquestré durant cinq jours et elles m’ont volé tout mon argent…», déclare-t-il tout de go. Le chef l’écoute attentivement tout en le scrutant minutieusement.
L’homme se tait, il ravale sa salive comme s’il éprouvait des difficultés à parler. Puis, tout à coup, les paroles cèdent la place aux larmes. Il ne peut plus ajouter un seul mot. Il pleure et gémit comme un enfant. L’un des éléments de la brigade se lève, quitte le bureau. Quelques instants plus tard, il revient avec un verre d’eau à la main, qu’il tend à l’homme qui sanglote encore. Le quinquagénaire l’ingurgite en moins de deux, met un peu de liquide dans sa main droite, s’essuie le visage, tente de se calmer. Un inspecteur de police se tourne vers lui : «Vous devez tout nous raconter dans le détail afin que nous puissions démarrer notre enquête et nos investigations…». Il s’installe devant la machine à écrire, y place une vierge. L’homme commence à parler d’un ton hésitant. «…Je m’appelle Mohamed (…) cinquante ans, marié et père de deux enfants…». Puis il se tait comme s’il avait dit tous ce qu’il y avait à dire. Le policier qui rédige le PV l’interroge du regard, comme pour lui demander de reprendre ses déclarations.
Mohamed reprend : «…je suis commerçant en produits d’artisanat installé à Fès… Je suis arrivé à Casablanca pour acheter des marchandises… Arrivé à la gare routière de Ben J’dia, je me suis aussitôt rendu au publiphone pour rassurer ma femme et mes enfants que j’étais bien arrivé à Casablanca… Mais à peine avais-je composé le numéro, que deux gaillards m’ont surpris avec un couteau et ils m’ont ordonné de les accompagner vers une Renault 4 à bord de laquelle il y avait un troisième larron… une fois à l’intérieur de la voiture, ils m’ont recouvert la tête avec un sac en plastique noir…… ils ont pris une direction inconnue pour moi surtout que je ne suis pas de Casablanca… jusqu’à un lieu que j’ignore… Ils m’ont fait descendre, la tête toujours recouverte par le sachet en plastique… puis ils m’ont fait descendre quelque part et m’ont introduit dans une baraque… Ils m’ont ligoté les mains et les pieds durant cinq jours sans me faire quelque chose, ils ne m’ont pas violenté…Ils se sont contentés de prendre les 36.200 dirhams que j’avais sur moi… Ce n’est qu’aujourd’hui vers 2h30 du matin qu’ils m’ont repris à bord de leur R4, toujours avec un visage couvert de sachet en plastique… Une fois arrivés près du siège de la Wilaya du Grand Casablanca, ils m’ont relâché…». Mohamed se tait.
L’inspecteur lève une fois encore ses yeux, le regarde et l’interroge : «C’est tout ? rien d’autre à ajouter?»
-«Oui, c’est tout».
-«Pas d’autres détails ?».
-«Je vous ai raconté toute l’histoire et je ne peux rien inventer de plus…».
Le chef de la brigade se lève, prend une chaise et s’installe près de Mohamed. Il le regarde attentivement et lui fait la remarque suivante : «…Vous ne devriez plus être ici-bas si les choses s’étaient déroulées comme vous nous l’avez affirmé». Mohamed garde le mutisme, le front dégoulinant de sueur. Il baisse la tête comme s’il ne peut plus soutenir le regard du chef. Celui-ci le surprend par une question insidieuse :… «Pouvez-vous nous expliquer comment vous avez pu arriver à rester en vie alors que votre visage et votre tête étaient recouverts par un sachet en plastique noir ?… Vous devriez être mort par étouffement Mohamed, n’est-ce pas ?…». Perturbé, Mohamed écarquille les yeux, ne peut pas se défendre. Le chef le harcèle de questions jusqu’au point où s’effondre et avoue qu’il s’agit d’une histoire inventée de toutes pièces : «…Les créanciers ne veulent pas me lâcher …Ils veulent me mettre en prison…et j’ai inventé cette histoire pour les faire patienter…». Mohamed craint d’être jeté à la prison par ses créanciers qui réclament leur argent. Mais il s’y jeté lui-même pour purger une peine de six mois de prison ferme… A sa sortie, ils seront toujours là, à l’attendre.

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