Un crime imparfait

Un crime imparfait

Ahmed est un homme fier de lui-même. Il y a seulement une vingtaine d’années, ce quinquagénaire avait débarqué de la campagne à Casablanca fuyant la misère lors des fameuses saisons de sécheresse. Il allait rapidement s’intégrer en apprenant le métier de plâtrier (Gabbass) et en étant honnête et régulier dans tous ses comportements. Au fil des années, il a réussi à fonder une famille et vivait normalement jusqu’au soir où il quittait son travail pour rentrer chez lui après avoir reçu une bonne somme d’argent qu’il cacha dans ses souliers. Il prenait souvent le bus, plein à craquer aux heures de pointe, et craignait d’être volé pendant le trajet. En quittant le bus, il faisait déjà nuit, et Ahmed hâta le pas afin de rejoindre sa petite famille quelque part à Hay Hassani. C’est un itinéraire qu’il utilise régulièrement, mais ce jour-là, il marchait avec un sentiment de crainte. La rue est presque vide, mais ce n’est pas la première fois que le plâtrier rentre seul chez lui à une heure pareille. Pourtant quelque chose n’allait pas bien ; il sentait comme un picotement d’inquiétude. Probablement parce qu’il avait sur lui une somme d’argent fruit de longues journées de son travail (près de deux mille dirhams). En tout cas, il n’arrêtait pas de se retourner au moindre bruit, manifestant son énervement et croyant qu’il était suivi.
En fait, son instinct ne l’avait pas trompé et il allait le savoir quelques minutes plus tard lorsque tout à coup deux jeunes hommes surgissaient de nulle part pour se jeter sur lui sans aucun avertissement. Les coups fusèrent de toute part, et Ahmed a essayé de se défendre mais les deux jeunes étaient plus forts que lui. Même en tentant de s’enfuir, l’un des deux délinquants le rattrapa et le menaça d’un couteau. Il les suppliait de le laisser tranquille en leur expliquant qu’il n’était qu’un pauvre père de famille. «Que voulez-vous de moi ? Je ne suis qu’un pauvre bougre et je n’ai rien qui pourrait vous intéresser». Il leur a même suggéré de le fouiller pour en avoir le coeur net. Après l’avoir fouillé, ils n’ont trouvé que quelques dirhams et n’ont pas attendu pour lui demander d’ôter ses chaussures.
Le connaissaient-ils ou est-ce qu’il a été trahi par ses vêtements un peu entachés de débris de plâtre et de peinture ? Personne ne peut savoir. Remarquant son changement d’attitude, ils l’ont roué davantage de coups jusqu’à ce qu’il tombe par terre. Ils enlèvent les chaussures et s’emparent de la somme qu’Ahmed réservait pour les énormes besoins de sa famille. Sans aucun secours, la victime finit par rendre l’âme, succombant à ses nombreuses blessures.
Abandonnant le corps inerte sur les lieux, les deux complices disparaissent dans la nature. Ce n’est que le lendemain que la police a été avertie par des passants qui avaient découvert le corps dont le visage disparaissait sous le sang coagulé. Les éléments de la police judiciaire, une fois alertés, se sont dépêchés sur les lieux du crime. L’enquête, pourtant assidûment menée, n’a rien donné les deux premiers jours. Aucun indice, quoi que l’hypothèse la plus plausible demeure celle de l’agression à l’arme blanche. Le lendemain et les quelques jours qui suivirent, les éléments de la police judiciaire recherchaient toujours les tueurs du plâtrier en effectuant des rondes jusqu’à des heures tardives de la nuit. Lors d’une ronde à proximité du lieu du crime, ils furent attirés par des cris stridents venant d’un lieu obscur. C’était la voix d’une femme. Les policiers se sont hâtés vers la source d’où provenaient les cris pour découvrir qu’il s’agissait d’une jeune femme en train de se faire agresser par deux jeunes hommes qui lui avaient déjà subtilisé son sac à mains, ses bijoux et étaient sur le point de la violer. La jeune femme a été sauvée et les deux agresseurs alpagués.
Lors des interrogatoires les deux complices ont avoué qu’ils étaient des agresseurs attitrés et que leur « zone » d’opération se situait là où ils avaient été pris. C’est également aux alentours qu’a été découvert le corps du pauvre plâtrier. Du coup, les enquêteurs ont approfondi l’interrogatoire et finissent par découvrir qu’ils tenaient les deux tueurs du plâtrier quelques jours plus tôt. Les deux jeunes délinquants ont été déférés devant la Justice pour répondre de tous les crimes qu’ils avaient commis.

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