Un mal et des nuances

Les médias marocains, du moins audiovisuels, ne sont pas coutumiers de la chose. Quand la deuxième chaîne de télévision 2M a ouvert son principal journal du soir, il y a une semaine, sur l’annonce d’un reportage sur la «vente» et la «location» des enfants dans la localité de Had Soualem, l’effet a été de taille. Si le reportage n’a pas véritablement tenu ses promesses, puisqu’il n’a en fin de compte été question que de «location de la force de travail» d’enfants par leurs parents miséreux, il a néanmoins levé le voile sur une réalité bien marocaine que l’on s’est longtemps ingénié à ignorer.
Sans que les choses aillent jusqu’à l’extrémité de la vente directe d’enfants par leurs parents, contre espèces sonnantes et trébuchantes, le travail des enfants, sous ses multiples formes au Maroc, a pris, sous la poigne de la pauvreté, des proportions inquiétantes. Il faut cependant nuancer. Ce triste sort n’est pas le seul apanage de petits marocains. Le travail des enfants est un mal planétaire. Il existe aussi bien en Europe, en Asie, aux Etats-unis, que dans les pays du sud. Ici et là, il prend les formes qui s’adaptent le plus au mode de fonctionnement des sociétés. Son ampleur, sa gravité, sont proportionnelles au poids de la pauvreté qui en arrive à «excuser» tous les excès. Ce n’est pas parce que les Nations Unies ont adopté à l’unanimité, le 20 novembre 1989, la Convention internationale des droits de l’enfant, que les choses en sont radicalement meilleures.
Ce n’est pas parce que ce texte, largement ratifié, est devenu un traité international, que la sensibilisation contre le travail des enfants est entrée dans les moeurs. Le Maroc, signataire de la convention, est dans ce cas de figure. Si on n’en est pas encore à vendre des enfants, n’en déplaise aux inconditionnels des annonces fracassantes, la location de la force de travail des enfants, est dans certaines régions solidement ancrée dans les moeurs. Elle n’est perçue ni comme un crime, ni même parfois comme une inconvenance, mais tout simplement comme une nécessité de la vie, que justifient, voire excusent, un dénuement tragique et le souci de parents d’armer leur progéniture de l’apprentissage d’un métier, les études demeurant un luxe hors de portée. C’est ainsi que des enfants, souvent de moins de dix ans, se retrouvent dans les garages de mécanique, les ateliers de menuiserie, les échoppes d’artisans, les arrières boutiques d’épiciers, les cuisines de gargotes, sans parler de la tragédie des petites bonnes. Le secteur agricole, quant à lui, demeure en tête des employeurs d’enfants.
Simple illustration, une étude menée fin 2001 par l’association Oued Srou dans la région de Khénifra, et répercutée par la presse, a montré que 23% des agriculteurs de la région ont recours à des enfants de 6 à 12 ans dont 50% de filles pour garder leurs troupeaux. En outre, 20% des artisans ont déclaré faire appel aux services des enfants de plus de 8 ans dans les secteurs de la menuiserie, du tannage ou du tissage, alors que le secteur tertiaire composé de 4600 commerçants et fournisseurs de service, s’est révélé employer quelque 200 enfants. Ceci pour la seule région de Khénifra.
Dans bien d’autres régions, l’ampleur du phénomène est au moins similaire, sinon bien supérieure. C’est dire l’urgence d’un travail de sensibilisation, mené par l’Etat et les organisations de la société civile, auprès des parents et des employeurs. Car au-delà de tout l’arsenal juridique qu’il faudra du temps et bien des efforts pour appliquer, c’est d’abord dans l’esprit des gens qu’il faudra lancer la guerre contre le travail et toutes les formes d’exploitation des enfants.

Articles similaires

Laissez un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *