Un métier «ramadanesque» séculaire : Le Neffar tombe aux oubliettes

Un métier «ramadanesque» séculaire : Le Neffar tombe aux oubliettes

Le Neffar, un métier saisonnier qui ne trouve plus preneur, attise la curiosité et la nostalgie de plus d’un.

L’équivalent du fameux «Masaharati» du Moyen-Orient, ce personnage dont le rôle est de réveiller les gens pour le S’hour, réinvestissait les ruelles de la ville avec chaque arrivée du mois sacré de Ramadan. Aujourd’hui, il se fait rare et ôte un grand charme à l’ambiance de ce mois sacré.

«Je me souviens du Neffar du quartier. C’était un jeune homme, Mourad, qui avait hérité de son père le métier. Chaque nuit avant l’aurore, il passait muni de son instrument (un cor, ndlr) et chantonnait pendant pratiquement une heure, histoire que l’on ne rate pas le dernier repas avant le jeûne», nous raconte Fatima, une Casablancaise de 53 ans.  Aujourd’hui, Mourad aurait troqué son cor, qui se démonte en trois morceaux, contre un tabouret et une installation sommaire qu’il remet sur pied tous les ans, au niveau de la rue passante pour vendre du jus d’orange. Une «reconversion» dont le premier accusé demeure la mondialisation.

«Il a raison. Pendant Ramadan presque tout tourne autour de l’alimentation. C’est une bonne niche. Qui a besoin d’être réveillé aujourd’hui? Nous avons tous des alarmes sur nos téléphones portables», ajoute Fatima.
Elle n’aurait pas tort. Les temps changent et les habitudes aussi. La grande dynamique que connaissent les quartiers pendant ce mois et les «veillées» qui s’étalent jusqu’au petit matin font en sorte que l’indisponibilité du Neffar ne soit plus ce qu’elle était dans le temps. Réveiller des éveillés n’ayant pas de sens, ce métier disparaît peu à peu de la scène. Cette quasi-absence met à l’évidence un fait longtemps renié.  La durée de vie du Neffar est bien éphémère. Ce Neffar qui vivait généralement de la Zakat (aumône) est relégué aux oubliettes. Seules quelques exceptions survivent tant bien que mal et s’attachent à leur mission. Certains de ces sonneurs du cor ne sont toutefois pas là pour réveiller les dormeurs. Ils surgissent au mieux trois fois pendant le mois sacré. «Les rares Neffar que j’ai connus font le tour du quartier la veille du Ramadan pour disparaître et ensuite revenir pendant la Nuit sacrée et la veille de l’Aïd. Ceux-là choisissent leurs dates pour profiter de l’élan de générosité et de charité qui les accompagnent», nous apprend Hakim, 31 ans, pour qui il s’agirait de la mendicité déguisée.

Si pour certains ce métier relèverait presque de la préhistoire et il y a lieu de s’adapter avec le monde moderne, d’autres demeurent très nostalgiques du son du cor et des poèmes (Zajal) qui berçaient leurs nuits ramadanesques. A noter que dans d’autres villes du Royaume, le Neffar ne se contente pas d’un seul instrument. C’est un véritable homme-orchestre qui, en plus du chant, joue la mélodie sur le cor et l’accompagnement sur le tambourin. Cela dit, que ce soit dans le temps ou à l’heure actuelle, le Neffar ne fait que rarement de cette activité son gagne-pain principal. Car très mal rémunérée et basée essentiellement sur « la Baraka». Autrement dit, ce que les âmes généreuses jugeaient bon comme récompense (sucre, farine, ou autres). Cela étant insuffisant, le «réveil humain» d’antan exerce généralement d’autres activités pendant le reste de l’année afin de subvenir à ses besoins.

Quant aux origines de ce métier qui peine à trouver de nouvelles recrues, certains historiens s’accordent à dire que sa naissance au Maroc date du 14ème siècle. La légende raconte que l’expansion du Neffar a eu lieu à Marrakech à une époque où la mère d’El Mansour Eddahbi avait rompu son jeûne avant l’heure. Pour se racheter devant Dieu, celle-ci aurait consacré l’intégralité de son or aux Neffar, pour qu’ils invoquent Dieu et Lui demandent pardon.
Mythe ou réalité, cette histoire atteste de la valeur spirituelle que l’on accordait au Neffar. Ce métier en voie d’extinction a été longtemps associé à la résistance et à la foi.

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