Un nouveau-né étouffé

Elle occupait un banc dans un parc, cet après-midi du mois d’août 2000. Elle ne connaissait ni les entrées ni les sorties de cette « capitale scientifique ». Car elle n’y rôdait jamais, sauf si elle accompagnait sa »Lalla » au marché ou au hammam. Elle ne sait pas au juste la cause principale qui justifie, ce matin, sa mise à la porte par sa »Lalla ». Elle était une domestique à tout faire. Sa sortie pour acheter un chewing-gum, chez l’épicier du quartier n’est pas une cause raisonnable pour la mettre dehors. Car elle faisait pire et son employeuse n’a jamais réagi ainsi.
Elle a seize ans. Elle ignore quelle destination elle va prendre. Sa famille? Elle est à Skhour R’hamna, elle ne lui rend visite que pour recevoir son salaire mensuel dérisoire. Ibtissame, quelle mascarade de la vie ? Un prénom qui exprime le sourire en arabe. Mais quel sourire ? La vie ne lui a jamais souri, elle est confrontée à son propre sort depuis son bas âge . À chaque fois elle était livrée, par son père, à une certaine famille dans une ville. À Marrakech, Tanger, Kenitra et enfin Fès. Il ne pensait qu’à l’argent. Le besoin le pousse à considérer ses enfants comme un projet d’investissement. Abdelouheb, vingt-huit ans, passait par le jardin, remarque Ibtissame, s’approche et engage une conversation avec elle. Elle le trouve très sympathique, lui répond et l’accompagne. Où ? A Tissa, province de Taounate, où il dispose d’un local pour la réparation des vélomoteurs et bicyclettes.
Accompagné d’Ibtissame, il prend le car, arrive à Tissa, entre à son local, lui montre un grenier :
-C’est là ma chambre.
-Mais tu m’as dit que tu disposes d’une chambre, lui dit-elle avec exclamation.
-C’est ça, est-ce que tu as trouvé mieux ?
Elle baisse la tête sans lui répondre, entre et monte au grenier. Il sort et retourne avec deux petits sandwichs à la main. La nuit arrive. Sans se mettre d’accord, ils ont dormi ensemble. Il n’a pas raté l’occasion, il a fait l’amour avec elle. Les nuits se suivent et l’amour physique entre eux perdure. Elle a été dépucelée et tombe enceinte.
-Je suis enceinte depuis quatre mois, lui dit-elle. -Mais pourquoi, tu ne devais pas faire ça, Il le lui reproche comme si elle assume seule la responsabilité de cette grossesse, comme s’il n’est pas complice dans un tel péché. Comme à l’accoutumée, elle finit la conversation en baissant la tête. Cinq, six…et neuf mois plus tard, Ibtissame accouche d’une mignonne. Elle la prénomme Ahlame.
C’est comme si elle a choisi ce prénom pour exprimer son rêve de se marier avec Abdelouaheb, que ce nouveau-né soude sa relation avec lui, qu’elle aura vraiment un avenir et un foyer qu’elle défendra. Mais tous ces rêves s’étoufferont comme Ahlame. Juillet 2001. Abdelouaheb décide de se débarrasser de son amante et de son nouveau-né. Mais comment ? Une question qui lui hante l’esprit jour et nuit. Il ne peut pas dire à ses parents qu’il s’est marié sans leur accord.
Pire encore, qu’il a une petite fille. Il ne parle plus à Ibtissame, n’embrasse plus Ahlame. “Je ne veux plus d’elles” se dit-il. Il n’a pensé qu’à lui-même. Il s’en fout de sa petite amante et d’Ahlame. Mi-juillet. La nuit. Tous les trois étaient sur le même lit. Ibtissame et Ahlame dorment.
Abdelouaheb n’a pas encore fermé les yeux. A quoi pense-t-il, qu’imagine-t-il, que prépare-t-il au juste?
Il se lève lentement, descend du lit, passe de l’autre coté, prend un oreiller, le met sur le visage de la mignonne, presse. Quelques secondes plus tard, il retourne à sa place, allume une cigarette. Ibtissame ouvre ses yeux ;
-Qu’est-ce que tu as ? L’interroge-t-elle
-Rien, lui répond-t-il.
Ibtissam tourne son visage vers Ahlame, se rend compte que sa couleur blanche a bleui. Ébahie, elle crie : « Qu’est-ce qu’elle a ma fille ? ».
Abdelouaheb garde le mutisme, ne lui répond pas. « Tu l’as tuée? » crie-t-elle. Elle saute du lit, descend du grenier, ouvre la porte du local, sort en courant. Elle court et ne s’arrête qu’une fois devant les services de permanence. Les éléments de la Gendarmerie Royale se dépêchent sur les lieux, arrêtent Abdelouaheb. Le meurtrier est actuellement entre les mains du juge d’instruction de Fès. Alors qu’Ibtissam est retournée chez sa famille, toujours sans sourire et pense à son »Ahlam » étouffée.

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