Victime des mauvais esprits

«Je n’ai jamais eu de relations sexuelles avec une femme…je suis un croyant, pratiquant qui craint le péché…». On n’entend pas un bruit, ce matin, dans la salle d’audience n°7 de la Cour d’Appel de Casablanca. L’assistance est concentrée pour écouter les déclarations de ce jeune Subsaharien, étudiant en médecine. Il reprend:
«…Je n’arrive pas encore à me convaincre que je me suis jeté sur elle, en plein public et près de la mosquée…Je n’ai jamais eu l’intention de la violer, Monsieur le président…» . Abderrahman, vingt-trois ans, étudiant en deuxième année de médecine. C’est la deuxième année au Maroc de ce Subsaharien, qui parle devant la Cour avec une grande confiance en soi.
«La victime, Fatiha !…», appelle le président de la Cour. Fatiha, dix-neuf ans, célibataire, entre dans la salle d’audience à pas lents. Les yeux de l’assistance l’accompagnent jusqu’au box. Là, Abderrahman la scrute furtivement. Elle lève sa main droite, prête serment :
«…Oui, Monsieur le président, il a tenté de me violer devant les gens qui errent sur l’esplanade de la mosquée Hassan II…Il ne m’a ni embrassée, ni enlevé ma jupe…», explique-t-elle à la Cour. Lundi 8 octobre 2001. Dans l’après-midi. Fatiha rend visite à son amie, à Derb Kachbar, dans l’ancienne médina. Après le déjeuner, elles sortent toutes les deux faire un tour près de la mosquée Hassan II. Arrivées, elles s’assoient dans un coin, conversent, parlent de la vie quotidienne. 16h15. À l’intérieur de la mosquée, les fidèles s’apprêtent à accomplir la prière d’Al-Âsr. Un jeune arrive, un Coran dans une main et un téléphone portable dans l’autre. Sans demander la permission, il s’assoit près de Fatiha, la dévisage et bafouille à voix basse. Fatiha et son amie ne comprennent rien à ce qu’il baragouine. Que peut-il bien vouloir ? Les deux filles le scrutent sans dire mot, sans réagir. C’est Abderrahman. «…Je me suis rendu, dans l’après-midi de ce jour, à la faculté de médecine…Mais je n’ai pas trouvé la salle des travaux pratiques…Je ne sais pas pourquoi…», précise-t-il à la police judiciaire. Et il reprend: «…je me sentais possédé par quelque chose d’anormal…je suis retourné aussitôt chez moi, au quartier El Oulfa, j’ai pris le Coran pour me protéger des mauvais esprits, surtout que je sentais que je n’avais plus de contrôle sur moi-même…J’ai pris le bus à destination du centre-ville, puis j’ai emprunté le chemin à destination de la mosquée Hassan II…je ne sais pas comment et pourquoi je me suis adressé à Fatiha et me suis assis près d’elle…». Est-il vraiment inconscient, hors de lui, possédé par des esprits maléfiques ? Il ne peut plus se contrôler, ne sait pas ce qu’il fait. Abderrahman pose le Coran et son portable entre les pieds de Fatiha, lui entoure le cou du bras droit, la tire vers lui. Il ne l’embrasse pas, ne lui enlève pas sa jupe. Elle crie, hurle, tente de lui échapper. En vain. Il lui serre le cou. Elle crie au secours, arrive à dégager son cou de ce bras qui le serre. Il ne renonce pas, la saisit par les épaules, l’allonge par terre, s’allonge sur elle. Elle continue de hurler.
Abderrahman reste dans la même position. Les femmes qui errent autour de la mosquée commencent à hurler, à crier, ne pouvant intervenir. Les fidèles commencent à sortir de la mosquée. Choqués par la scène, ils interviennent et libèrent Fatiha d’Abderrahman. La police intervient par la suite, arrête Abderrahman. «Je n’avais pas ni l’intention de faire l’amour, ni de la violer…», affirme-t-il devant la Cour. Une expertise médicale a montré qu’il pouvait lui arriver des moments où il ne contrôle pas ses comportements; une question d’une maladie psychique. La Cour l’a donc jugé non coupable pour tentative d’attentat à la pudeur et l’a acquitté. Mais comment se comportera-t-il avec ses patients s’il ne se soumet pas à des séances thérapeutiques? Ou continuera-t-il de croire qu’il est victime des mauvais esprits?

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