Vol, feu et prison

«Non, je n’ai rien fait, Monsieur le président. Ce n’est pas moi qui ai cambriolé l’appartement de mes employeurs…», affirme Fatima. Depuis qu’elle est au box des accusés, cette jeune femme de vingt-deux ans n’arrive pas à retenir ses larmes. «Depuis quand as-tu commencé à travailler chez cette famille ?», lui demande le président de la chambre criminelle près la Cour d’appel de Casablanca.
«Depuis 1999» répond-elle en continuant à pleurer. Fatima n’aurait jamais pu imaginer être un jour dans pareille situation. Pourquoi est-elle là ? Le juge consulte le dossier, prend un documents. Il le lit attentivement et lève les yeux en direction de Fatima.
«Voici la plainte de ton employeur et ses déclarations devant la police judiciaire…Il affirme qu’il assistait avec son épouse à un mariage…quand ils sont retournés chez eux, ils ont découvert le feu qui brûlait la cuisine et quand ils sont rentrés dans la chambre à coucher, ils ont découvert la disparition de 58.000 dirhams, des vêtements de ton employeuse et des bijoux en or…» Fatima écoute attentivement. Les larmes coulent toujours de ses yeux. Elle est originaire d’un douar de la région de Safi et issue d’une famille pauvre. Elle n’a jamais mis les pieds à l’école.
A quinze ans, ses parents estiment nécessaire qu’elle participe au budget. Comment ? En cherchant un travail en ville. N’importe quelle ville. Les filles du douar préfèrent Casablanca. Fatima, elle aussi, rêve de cette ville de l’Atlantique, dont elle entend souvent parler.
Saïda, sa voisine, qui a vécu des années à Casablanca, l’emmène avec elle. Elle lui trouve un boulot chez une famille. Depuis, elle commence à voir la vie autrement ; mais c’est une vie de labeur pour elle. Elle ne quitte une famille que pour en rejoindre une autre. Et toujours la même corvée : elle se réveille la première pour être la dernière à dormir.
Les années passent et Fatima acquiert de l’expérience. En 1999, elle commence à travailler chez la famille de Fouad. Une famille qui se compose d’un jeune couple sans enfants. Fatima se sent très bien chez eux, elle n’est pas traitée comme une «bonne», mais comme une soeur par son employeuse, âgée de vingt-six ans. Elle a passé deux ans chez eux sans le moindre problème. Seulement des questions lui hantent l’esprit : «Restera-t-elle toujours dans cette situation ? Elle aussi est une fille. Elle rêve d’avoir un mari, des enfants, de l’argent, une vie plus ou moins belle. «Pourquoi les autres et pas moi?. Je dois mettre, un jour, fin à cette vie de misère…», se dit-elle.
Fatima lève les yeux, regarde le juge qui relate encore le contenu de la plainte. «Que dis-tu de ces accusations ?», lui demande le juge. «Non, ce n’est pas moi qui ai fait ça», répond-elle. «Et qui, alors?», lui demande une fois encore le juge. Elle reprend son souffle avant de commencer sa nouvelle version des faits : «…J’avais une liaison avec Abdelilah…Il me contactait de temps en temps, notamment lorsque mes employeurs étaient au travail… Nous partagions parfois le lit et parfois je me contentais de lui donner à manger…La dernière fois, il est arrivé, pour rentrer chez moi comme d’habitude…Il m’a parlé de notre amour et de notre projet de mariage. Il disait qu’il voulait parler à mes employeurs…etc. Et enfin, il m’a donné un flacon de parfum que j’ai ouvert…Quand je l’ai approché de mes narines, j’ai perdu connaissance…Je ne sais pas ce qui s’est passé par la suite, jusqu’au moment où mes employeurs ont commencé à me réveiller…».
Le juge lui demande de dire la vérité: «Car, chez la police tu as accusé Samir, le gérant du publiphone avant d’avouer que tu es l’auteur du cambriolage et de l’incendie», lui rappelle le juge. Il appelle le gérant du publiphone et Abdelilah à la barre. Ils prêtent serment et chacun d’eux nie les accusations de Fatima.
«J’avais une relation amoureuse avec Fatima, mais je ne l’ai jamais rencontrée chez ses employeurs…On fixait des rendez-vous ailleurs, Monsieur le président…», affirme Abdelilah. «Je n’ai jamais eu de relation avec elle, Monsieur le président», déclare le gérant du publiphone. Soudain, hors d’elle, Fatima crie devant la Cour, comme si elle était seule dans cette salle n°7, archicomble : «Non, Monsieur le président ! ce n’est pas moi, c’est Abdelilah qui a cambriolé l’appartement et qui y a mis le feu… Il veut seulement me faire jeter en prison parce que j’ai refusé de me marier avec lui». Mais le juge avait entre les mains une preuve accablante. «Que dis-tu des bijoux qui ont été découverts quelques jours par la suite dans ta chambre ? …et tu as demandé à ton employeuse de ne le pas dire à la police». Fatima s’effondre et avoue être l’auteur du cambriolage. «Et pourquoi tu as mis le feu?», lui demande le juge. «Pour incendier tout l’appartement et ne laisser aucune trace du vol…pour faire croire que c’est le feu qui a tout ravagé». Mais, finalement, c’est la vie de Fatima qui a été ravagée parce qu’elle a été condamnée à trois ans de prison.

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