Voyage au centre du réseau Maillage

J’aimerais me livrer ici à un exercice d’un style inédit en matière associative où tout est souvent cloisonné, pour procéder avec vous à un voyage au cœur d’un regroupement de jeunes: le réseau Maillage. Cette sorte d’analyse, cette introspection effectuée en commun répond ainsi à un double objectif : être bénéfique au réseau lui-même en élaborant un bilan pour mieux rebondir, mais aussi jeter une autre lumière sur une expérience novatrice permettant à tous ceux qui s’intéressent à la jeunesse d’en tirer enseignement.
Lorsque Maillage a vu le jour, à l’été 2002, à l’initiative d’une poignée de Beurs et de jeunes du bidonville «Ben Abid» à la sortie de Casablanca, le foisonnement et l’émergence des associations de quartiers n’avaient pas encore éclos au Maroc. Un tel bouillonnement datait des années 60 -70.
L’envie, l’enthousiasme, la spontanéité furent d’emblée au rendez- vous : pas de stratégie arrêtée ni de visée à long terme, juste le désir de regrouper des jeunes de quartiers populaires autour de l’engagement associatif.
L’effet «boule de neige» aidant, ces jeunes – des pionniers en quelque sorte-en entraînèrent d’autres pour former ce qui allait devenir un réseau. Le 16 mai n’avait pas encore eu lieu et les domaines de la jeunesse et des quartiers étaient alors en déshérence. En ces premières années de 2000, au sein d’une jeunesse à la recherche d’elle-même, sans expérience associative, la démarche pouvait suspendre, intriguer, déranger, susciter des oppositions ou enthousiasme. Ce fut un mélange de tout cela. Rien n’a manqué : soupçons, rumeurs, intrigues, obstacles,… mais, à l’inverse, soutien, sympathie, intérêt… furent aussi de mise.
Les 15-25 ans sont sûrement la tranche d’âge la plus difficile ! Pas étonnant donc que – même si l’on parlait beaucoup de la jeunesse – on ne lui faisait guère de place. Ni en politique certes mais ni non plus dans les domaines culturels,  sportifs, musicaux…On faisait «pour elle», mais on ne lui permettait pas de faire «elle même».
Nos jeunes, les 15-25 ans de nos quartiers, ne sont pas une population facile à approcher, à mettre en confiance. Blasés, méfiants, ils semblent revenus de tout. Il faut dire que la résignation qui peut les rendre autistes ;  l’alcool, la drogue qui les envoient dans un autre monde ou encore la tentation des « pateras » qui les tuent – moralement ou physiquement – en font une catégorie de citoyens que peu de bonnes volontés souhaitaient aborder.
Une des «clés» du 16 mai réside, d’ailleurs, peut-être, là !
Ces jeunes qui de Ben Abid  à Hay Mohammadi, à Casablanca, en passant par Salé, Rabat ou Témara se sont lancés avec beaucoup de volonté et de détermination- mais peu d’expérience – dans le militantisme associatif l’ont fait à l’initiative de cette mouvance d’associations de «jeunes, par les jeunes, pour les jeunes». Ils ne pouvaient pas alors deviner qu’en mai 2003 de sinistres attentats allaient montrer la justesse de leur engagement et prouver l’urgence absolue d’une prise en compte de cette jeunesse et de ses lieux de «mal-vie» : les quartiers. Musique (Fête de la musique), civisme (opérations quartiers propres), sport (terrains et tournois de proximité), citoyenneté (Matquisch Bladi..) mais aussi inscriptions sur les listes électorales, formation de «jeunes médiateurs de quartiers»  Grand oral de la jeunesse, Microcrédits pour jeunes, Campings auto-gérés par et pour adolescents,… ces jeunes ont fait preuve d’innovation, d’ingéniosité, de courage et peuvent légitiment être fiers de leur bilan.
Ils ont également su nouer des partenariats : secrétariat d’Etat chargé de la Jeunesse, Fondep, Anapec, CDG, Samir, ambassades, Lions Club, Amidest, Search for Commun Ground. et s’asseoir autour d’une table avec walis et gouverneurs,… ce qui, soit dit en passant, leur                   a valu – en sortant ainsi des sentiers battus –de se voir affublés du qualificatif de «Ouled El Makhzen» (??!!); ce qui montrait bien à quel point cette émancipation ne plaisait pas à tous.
Tout serait-il donc pour le mieux dans le meilleur des mondes ? Certes non : les associations de jeunes et a fortiori un  réseau évoluent dans un environnement et sont donc à l’image de la société marocaine – dans son ensemble – dont ils émanent. Avec ses qualités, ses défauts, ses attentes contradictoires ; on y retrouve la même culture du conflit, parfois la même schizophrénie, les mêmes ambivalences. Ainsi – à titre d’exemple- tout comme en politique ou dans le milieu journalistique – le «nomadisme»  sévit et certains quittent la table commune parce que repus, parce que «aspirés» par d’autres mouvements ou parce que mus par des ambitions personnelles…et légitimes, après tout .
Tout cela est à prendre en compte dans la recherche d’esprit d’équipe, de cohésion, de primauté  de l’intérêt collectif sur les intérêts personnels, de rassemblement autour d’un projet commun. Faire cohabiter des jeunes autour d’une même structure, mailler des associations de quartiers différents, de villes ou de régions différentes sont autant de gageures.
L’exacerbation des egos, les concurrences, les jalousies (internes ou externes), les inévitables tentatives de récupération ou de détournement… induisent forcément une déperdition en cours de route.
Toutes les associations, tous les partis, les syndicats connaissent cela; lorsqu’il s’agit de jeunes, il faut le surmonter avec philosophie.
C’est pourquoi la structure « en réseau »  offre une chance. A condition bien sûr de respecter l’esprit de réseau, qui en étant une structure souple et ouverte, en n’imposant pas de règles d’adhésion mais une charte, en respectant l’autonomie de chaque association, évite les pièges de l’uniformisation et de l’enfermement.
Un réseau n’est pas une fédération et ne doit pas s’enferrer dans une configuration hiérarchique et figée!
Même si cette conception du travail associatif n’est pas courante, ni même toujours comprise, il faut tenir bon et la privilégier : elle est un  atout. Se sentir libre de son choix, de son engagement… même si cela entraîne flux et reflux est une excellente école du travail associatif pour des jeunes, qui encore plus que d’autres, refusent «l’encartrement»; d’où l’intérêt pour Maillage d’être cette espèce «d’incubateur».
La société marocaine bouge, avance, trébuche, se relève… et fait figure d’exception dans bien des domaines. Ses mouvements de jeunesse doivent précéder ce changement, l’anticiper ! En écrivant cela, je ne m’extrais pas de l’action, je ne m’exonère de rien au contraire, je cherche à contribuer de façon critique, objective et positive à une démarche qui a le mérite d’exister.
S’engager auprès de jeunes signifie aller jusqu’au bout et assumer..
La mégalomanie guette bien souvent, d’où la nécessité pour les acteurs associatifs de connaître les limites de leur action, ce qui ne signifie aucunement se « poser des limites » qui seraient inhibantes. Aujourd’hui la jeunesse marocaine bouillonne, envahit et régénère bien des espaces, c’est une sorte de «printemps de la jeunesse» qui voit le jour, et les initiatives couronnées de succès et menées par des jeunes émergent dans toutes les régions du Royaume.
Maillage est l’une d’entre elles.
Au cœur de ce printemps, le Réseau doit réussir sa maturité et sans rien renier de son implantation et de son implication locales, devenir un «laboratoire, «un mouvement d’idées», une «force de propositions». Après avoir privilégié la quantité, il lui faut s’attacher à la qualité ; écarter les opportunistes et éviter les pièges du jeunisme et, pour se transcender, utiliser la diversité des talents de ses membres car, ici encore plus qu’ailleurs, la pluralité de ces jeunes est un immense atout, tant dans les aspirations que dans les réalisations. Les métastases du terrorisme tentent de s’emparer des corps et des esprits, les anti-corps existent ; il faut leur permettre de proliférer : les jeunes du réseau Maillage en font partie, ils ont une obligation de réussite ! Ils en ont les ressources s’ils savent unir leurs efforts et leurs forces. Si nous savons aussi les y aider, car il faut croire à la valeur de l’exemple.

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