Aicha Ech-Chenna : «J’appelle à la réactualisation du Code de la famille»

Aicha Ech-Chenna : «J’appelle à la réactualisation du Code de la famille»

ALM : L’année 2009 a été une année de consécration pour vous. Quelles sont vos impressions quant aux hommages qui vous ont été rendus ici et ailleurs ?
Aicha Ech-Chenna : En effet, l’année 2009 a été une année non seulement riche en consécration mais également en émotions. Je suis vraiment fière des hommages qui m’ont été rendus par les associations locales. J’ai eu une grande joie de toucher de près l’amour porté à mon égard. L’année 2009 a été également couronnée par l’octroi du prix Opus. La désignation des élus de l’Opus se fait sur la même base de recherche et de confidentialité que le prix Nobel. C’est une reconnaissance internationale qui revêt à la fois une valeur symbolique et matérielle: 1 million de dollars soit 750 millions de centimes. Ce prix est symbolique dans la mesure où il va permettre à notre association d’être un modèle pour les autres associations, de par le monde, afin d’entreprendre un projet de développement socio-économique. Comme il nous initiera en partie à asseoir une stratégie adéquate pour que la solidarité féminine accompagne dans le futur les femmes en besoin, à savoir les femmes célibataires, divorcées ou veuves. De même, j’ai été enchantée par ma nomination récemment en tant que «Femme de l’année 2009» par la Région autonome de la Vallée d’Aoste en Italie.

Vous êtes un visage emblématique du militantisme féminin. Quels sont les faits marquants de votre combat?
À vrai dire, il y en a beaucoup. C’est tout un amalgame d’échec et de réussite.  J’ai été vraiment blessée par les accusations de quelques personnalités, soutenant que j’encourageais à la prostitution. Loin de là ! Je me suis engagée afin de palier à une situation  à laquelle n’importe quelle fille est exposée. Par ailleurs, mon militantisme revêt un côté positif représenté essentiellement par l’ensemble des réussites que nous avons cueillies ainsi que les moments de bonheur familial que nous avons partagés. Cela prouve que nous évoluons dans le bon sens.  Et ce, grâce aux enfants abandonnés  qui m’ont amené vers les mères célibataires et m’ont fait découvrir les petites bonnes. En toute honnêteté, ces petits êtres m’ont poussée implicitement à commencer cette recherche et ce questionnement. En somme, le travail associatif m’a permis de réaliser tout ce que je ne pouvais pas faire dans la fonction publique. Il m’a ouvert les yeux sur des réalités que j’ignorais auparavant. En intégrant ce militantisme, j’ai eu la chance d’écouter la société, de voir de près ces tares. Certes, nous nous affrontons à des contraintes quotidiennes, mais avec la bonne volonté et la synergie de nos équipes, nous arrivons facilement à les surpasser.

L’Association solidarité féminine a actuellement une vingtaine d’années. Que deviennent ces centaines d’enfants qui sont passés à votre siège ?
Ils ont réussi à intégrer la société et certains ont réalisé une réussite absolue. Il y en a parmi eux qui ont fondé une famille. Cependant, d’autres ont du mal à s’accepter. À titre d’exemple, une ancienne pensionnaire du centre est venue me voir récemment. Et ce, pour me rendre compte des nouvelles de son enfant. Bien que le garçon ait réussi à décrocher sa licence avec mention, il en veut à sa mère de l’avoir mis au monde hors mariage. Il a honte du regard des autres. Si la Moudawana était là  au moment de sa naissance au moins il aurait eu un prénom et un nom de famille présumés du père au lieu d’être identifié fils de X.

Quelles sont donc les avancées du nouveau Code de la famille ?
Si nous devons nous comparer aux autres pays arabo-musulmans, le Code de la famille est en quelque sorte révolutionnaire. En parcourant les textes de lois nous remarquons qu’il y a une certaine évolution notamment au niveau des textes relatifs à la réglementation du mariage, de la filiation et autres. Ce dispositif a répertorié juridiquement les avantages qui peuvent préserver une certaine dignité à la famille. Cependant, cela reste en deçà des attentes des femmes.

Pour quelles raisons ?
Il faut se poser la question: Ce  Code de la famille est-il mis en pratique ? La réponse est non. En plus, certaines lois restent sexistes. Pour illustrer, prenons le volet de la filiation. En cas de grossesse hors mariage, le test génétique n’est autorisé qu’en réponse à la  plainte de la femme, même si le présumé père le demande de son plein gré. Pour convaincre le juge, il faut présenter des preuves comme quoi il y avait promesse de mariage. Or, à part le bouquet de fleur et les pains de sucre, quelles preuves matérielles pourront prouver les fiançailles ? Pire encore, la femme doit prendre à sa charge les frais du test ADN et en cas de défaveur, elle n’a pas le droit de demander une contre-expertise.

Comment peut-on remédier à cette situation ?
Tout d’abord, j’appelle à la réactualisation du Code de la famille pour qu’il soit conforme à l’évolution de la société. De plus, cinq années sont insuffisantes pour que le peuple assimile ces lois. De ce fait, il faut laisser le temps aux mentalités de s’approprier ce concept. Et ce en engageant une politique pédagogique de proximité. Il faut que nos acteurs sociaux, artistiques, culturaux et politiques se mobilisent afin d’instaurer cette culture au sein de la société.

Qu’en est-il de l’éducation sexuelle?
Les musulmans disent qu’«il n y a pas de pudeur en religion», alors pourquoi ne pas briser les tabous et éveiller les consciences ? Il faut secouer la société. Certes, elle sera choquée au réveil, mais il faudra lui laisser le temps d’appréhender ce qui se passe et de poser les vraies questions. De même, il faut retrouver nos repères et tirer profit de l’intelligence de nos prédécesseurs. Ils savaient très bien comment prévenir et guérir. Ainsi l’éducation sexuelle doit être parmi les priorités. Éduquer sexuellement c’est expliquer à nos jeunes les changements qui se produiront en leur corps et leur état d’esprit. La société doit mettre en garde la fille comme le garçon des bouleversements psychiques et métaboliques auxquels ils seront exposés. Ainsi, nos enfants seront en mesure de prendre les décisions adéquates pour s’«autoprotéger».

Quelle évaluation faites-vous de la situation des femmes au Maroc ?
J’ai pris conscience que le Maroc  a pu faire en 50 ans une démarche que les pays occidentaux ont réalisé en deux siècles. Nous avons beaucoup couru, et malgré cela nous n’arrivons pas à surpasser les stéréotypes. Pas plus loin que les années 60, la France a pu régler la situation des mères célibataires. Ici nous les considérons toujours comme des prostituées alors qu’elles sont simplement victimes de leurs erreurs. Il y a des enfants souffrant de l’injustice sociale. Nous devons leur assurer leurs droits  et leur identité du côté père et mère. Nous travaillons avec les mamans, dans ce sens, pour qu’elles reprennent confiance en elles, accepter leur  corps et réintégrer la société.  Croyez-moi qu’au bout des trois ans passés à nos côtés, ces filles se métamorphosent complètement. Elles deviennent de plus en plus indépendantes et assument leur rôle de mère et de citoyenne.  J’espère qu’au Maroc ces mamans et leurs enfants peuvent un jour raconter ouvertement leurs maux par leurs propres mots. Car ils détiennent des vérités que nous ignorons tous. À travers leurs confessions, ils pourront mieux se repositionner et  rendre notre société plus saine, plus correcte et plus savante.

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