Bouteflika : Une imposture algérienne (17)

Bouteflika : Une imposture algérienne (17)

Le plan est mis au point avec les autorités chérifiennes. Le ministre marocain des Affaires africaines, Khatib, organise le déplacement. Son chef de cabinet prête son nom et son passeport à Bouteflika. Le capitaine Abdelkader, alias Abdelaziz Bouteflika, entrera au château d’Aulnoy avec un nom d’emprunt : Boukharta. Il en sortira avec un président d’emprunt : Ben Bella.
Chapitre III : Le diplomate « Un tiers-mondiste, deux tiers mondain ». Parmi les formules éternelles dont seul le Canard Enchaîné détient le secret celle-là nous rappelle que la diplomatie a souvent été pour les diplomates la meilleure façon de s’accommoder de la vie. Elle n’a pas été inventée pour Abdelaziz Bouteflika. Elle lui va comme un gant. Diriger les Affaires étrangères sous Boumediène aura ouvert à l’homme toutes les portes, celle des grands de ce monde bien sûr, mais aussi et surtout celle d’une certaine célébrité trop satinée pour être vraie, légende invérifiable faite de politique, d’intrigue et, surtout, de mondanités, la seule pourtant à donner sur la grande porte : le pouvoir.
Car, en plaçant, ce 15 avril 1999, l’ancien chef de la diplomatie algérienne aux commandes du pays, les généraux n’ignoraient rien du côté plastique de cette réputation-là. Il était établi depuis longtemps que l’aura de la diplomatie algérienne des années 1960 et 1970 devait si peu à Abdelaziz Bouteflika et tout à la respectabilité de la Révolution algérienne et d’un pays dont Boumediène fit l’emblématique patrie des révoltés.
« Il n’y a pas un seul dossier de la diplomatie algérienne qui ait abouti et qu’on puisse attribuer à Bouteflika… », affirment avec force Sid-Ahmed Ghozali et Ahmed Taleb Ibrahimi, qui succédèrent tous les deux à Bouteflika à la tête de la diplomatie algérienne. Les nationalisations des hydrocarbures se décideront, en effet, à l’insu de Bouteflika que Boumediène utilisa comme « diplomate de paille» pour leurrer les Français.
Sur les grandes affaires comme celle du Sahara occidental, Boumediène dut s’en remettre à des proches plus « sûrs » et, surtout, plus disponibles. Bouteflika est étranger aux grands épisodes de notoriété diplomatique de l’Algérie, comme l’accord entre l’Iran et l’Irak sur Chatt El Arab, en 1975, ou le Front du refus qui s’est créé entre certains pays arabes après la reconnaissance d’Israël par l’Egypte de Sadate. « D’ailleurs, les Arabes ne voulaient pas entendre parler de Bouteflika qu’ils suspectaient de leur être hostile », complète un diplomate qui a longtemps connu Bouteflika.
Bouteflika laissa, en revanche, en plus des charges retenues contre lui par la Cour des comptes, une renommée de diplomate-noceur aux bouderies célèbres, aux fugues fracassantes, aux inconduites exemplaires ; croustillante popularité d’un homme dont les frasques, qui alimentèrent les potins du Tout-Alger, ne sont pas franchement à mettre à l’actif de l’honorabilité du personnel politique algérien. Qui l’ignorait ? Tout était prétexte au tiers-mondiste pour céder la place au « deux tiers mondain ». Bouteflika passait le plus clair de son temps non dans son bureau mais au Maroc, à Genève, à New York, à Paris ou à Annaba à mener une vie de célibataire pas tout à fait conforme à celle attendue du ministre d’une République qui se piquait de rigueur révolutionnaire. On parle d’une absence qui aurait duré huit mois dans les années 1970 !
Le ministère était entre-temps confié aux bons soins de dévoués collaborateurs dont Abdelaziz Bouteflika eut la précaution de s’entourer, tels Smaïl Hamdani, Hocine Djoudi, Nourredine Harbi,Abdelkader Adjali,Abdelatif Rahal ou le précieux Omar Gherbi, qui s’occupait des finances. Les chancelleries étrangères ne rataient rien des frasques du fêtard et certaines se faisaient un devoir d’en informer les autorités algériennes. Les services de sécurité tunisiens ont ainsi fait état de soirées coquines chez une ancienne hôtesse de l’air, Fatima D., chez qui le ministre algérien Bouteflika aimait à se farder et à s’accoutrer de façon très singulière.
Le président français Valéry-Giscard d’Estaing, lui-même, évoque des souvenirs pas très flatteurs pour le chef de la diplomatie algérienne: « Le ministre algérien Abdelaziz Bouteflika est un personnage surprenant. Il disparaît parfois pendant plusieurs semaines, sans qu’on retrouve sa trace. Il lui arrive de venir faire des visites incognito à Paris, dont nous ne sommes pas prévenus. Il s’enferme dans l’appartement d’un grand hôtel où se succèdent de charmantes visites. On affirme qu’il porte une perruque. » Les scandales étaient tels que Boumediène dut souvent dépêcher des émissaires chargés de le ramener de force au bercail. Chadli Bendjedid se souvient de cette fois où le chef du Conseil de la Révolution reçut un rapport d’un gouvernement étranger à propos de loisirs peu orthodoxes auxquels s’adonnait régulièrement le ministre algérien des Affaires étrangères dans une boîte de nuit d’une capitale européenne. Boumediène dut envoyer en urgence le colonel Chabou pour faire regagner le territoire national de force à Bouteflika. Le ministre était aussi connu pour ses excitantes soirées à la villa 105 de Club des Pins, toutes filmées et enregistrées par la police politique de Kasdi Merbah, ou ses séjours au Belvédère d’Annaba où la complicité d’officiers de police tel Abdesselam, dit « Jack Trois-Doigts », lui assurait les galantes compagnies pour des réjouissances qui duraient des jours et parfois des semaines. Les caméras ne rataient rien, non plus, des virées du chef de la diplomatie algérienne.
« Bouteflika boude tout le temps, il a toujours boudé, rappelle Chérif Belkacem, ancien ministre de l’Orientation sous Ben Bella et qui siégeait avec Bouteflika au Conseil de la Révolution sous Boumediène. C’est un monstre d’égoïsme, un enfant gâté, et toutes ses réactions sont celles d’un enfant gâté.
Il y a de quoi faire un livre sur ses fâcheries… Il fallait le supporter, compenser ses absences qui laissaient toujours un vide à la tête de la diplomatie… Bouteflika était absent, pour ne citer que cet exemple, du Sommet des non-alignés, qui était un moment de consécration internationale pour l’Algérie venant après la crise pétrolière, et dans lequel tous les grands chefs d’Etat étaient présents. A ce sommet, Bouteflika n’a pas assisté. Il n’est pas venu. »
Pour avoir souvent été chargé d’en atténuer les effets, Ahmed Taleb se rappelle des épisodes de cette diplomatie buissonnière de l’enfant gâté : « Comme il pouvait rester jusqu’à trois mois à New York ou à Genève sans s’inquiéter du cours des choses, j’ai dû, à la demande de Boumediène, représenter à sa place l’Algérie à toutes les rencontres avec les pays arabes, que ce soit les réunions de la Ligue arabe ou les réunions de chefs d’Etat. Vous pouvez vérifier : entre 1968 et 1978, Bouteflika n’a assisté à aucun sommet arabe. »
Mais pour les généraux, Bouteflika était absout de toutes ces incartades dès lors qu’il fut qualifié en 1999 de « moins mauvais » des candidats. Le raccourci, un brin méprisant, devenait éloge rédempteur dans la bouche des faiseurs de rois. Une fois élu président, Abdelaziz Bouteflika, fidèle à luimême, mais très infidèle à sa mémoire, aida à l’absolution en se fabriquant une remarquable réputation de stakhanoviste : « Je crois que l’on me reconnaît en Algérie d’être toujours le premier arrivé au travail et d’être toujours le dernier parti. Ce qui fait des journées entre 8 h du matin et minuit, s’il vous plaît, et sans discontinuité, vraiment sans discontinuité. »

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