Bouteflika : Une imposture algérienne (19)

Bouteflika : Une imposture algérienne (19)

Bouteflika, dupant son monde, s’est octroyé tous les mérites de l’évènement. Il ira jusqu’à attribuer à son initiative personnelle le fait que le leader palestinien Yasser Arafat, à cette occasion, soit monté pour la première fois à la tribune onusienne.
« C’est comme si M’hammed Yazid s’était vanté d’avoir représenté le Gouvernement provisoire et le FLN à l’ONU pendant la guerre de libération », résume un proche du défunt diplomate.
Une de ses boutades à avoir survécu à M’hammed Yazid et rapportée par Taleb, synthétise d’ailleurs fort bien le sortilège Bouteflika : « Pour représenter aux Nations unies l’Algérie révolutionnaire des années 1960 et 1970, un singe aurait fait l’affaire : le prestige national se chargeait du reste.» L’exceptionnelle longévité de sa carrière explique ensuite que le diplomate ait hérité d’un mythe à la peau si dure. Il a dirigé la diplomatie algérienne durant pas moins de seize ans !
Nommé d’abord ministre de la Jeunesse à vingt-cinq ans, Abdelaziz Bouteflika a fait partie du premier gouvernement de l’Algérie indépendante que Ben Bella eut à créer le 27 septembre 1962. Il en était le plus jeune membre. Le jeune ministre siégeait déjà aux côtés d’illustres aînés tels Mohamed Khemisti (Affaires étrangères), Bachir Boumaza (Affaires sociales), Laroussi Khalifa, père du futur Moumène Khalifa (Industrie et Energie), Taoufik ElMadani (Affaires religieuses) ou Mohamed Seghir Nekkache (Santé).
Du Abdelaziz Bouteflika ministre de la Jeunesse, on sait peu de choses. L’un des rares témoignages, fort élogieux d’ailleurs, dont on dispose est celui de Hervé Bourges qui travailla, en 1963, au cabinet de Bouteflika en tant qu’inspecteur général de la Jeunesse et des Sports, puis comme directeur de la Jeunesse et de l’Education populaire.
« Je me souviens avec netteté des propos que m’avait tenus en 1963 Abdelaziz Bouteflika dans son bureau du ministère de la Jeunesse, au dernier étage d’un large immeuble d’une des artères centrales d’Alger, la rue Larbi-Ben-M’hidi : “L’Algérie ne supportera pas longtemps les querelles de personnes et les divisions du mouvement nationaliste.Nous devons nous détacher de notre culture de combattants pour rentrer dans une logique de gouvernement et de construction d’un Etat respecté parce que respectable.” Bouteflika ne se prend pas pour le gardien du temple de l’Algérie nouvelle, en charge d’enseigner ses mythologies, caricaturées, aux nouvelles générations… »
Parmi les rares mesures sur lesquelles a pu réfléchir le ministre de la Jeunesse Bouteflika, sans pouvoir les initier, une méritait particulièrement qu’il la concrétisât : l’encadrement des jeunes défavorisés et déclassés, qui se comptaient par dizaines de milliers en cette période d’après-guerre. Bouteflika proposa au gouvernement d’intégrer l’éducation surveillée aux compétences du ministère de la Jeunesse au lieu de la laisser au ministère de la Justice.
Le projet ne se concrétisera pas et Bouteflika ne s’en émut pas outre mesure : il n’avait pas la tête à la Jeunesse, mais aux Affaires étrangères qu’il lorgnait déjà.
« J’imagine qu’il développait une jalousie envers Mohamed Khemisti, croit savoir Sid-Ahmed Ghozali. Quelqu’un qui s’imaginait chef de l’Etat à l’indépendance estimait avoir droit au moins au poste de ministre des Affaires étrangères. Bouteflika n’a pas oublié qu’il ne doit d’avoir été à la diplomatie qu’à la mort de Khemisti. »
C’est que la désignation de Mohamed Khemisti à la tête de la diplomatie algérienne à l’indépendance ne souffrait d’aucune contestation. Khemisti dut d’être le premier ministre des Affaires étrangères algérien autant à son brillant engagement militant qu’à ses qualités intellectuelles. Président de l’Union des étudiants algériens en France (UGEMA), il sera emprisonné jusqu’en 1959 avant de devenir le directeur de cabinet d’Abderrahmane Farès, président de l’Exécutif provisoire. Originaire d’une famille très pauvre de Maghnia, il se forma courageusement à la force de ses bras. Khemisti ne connut l’école qu’à l’âge de 12 ans mais entreprit de rattraper son retard scolaire par lui-même. Il y réussit au point de se retrouver au lycée Lamoricière de Maghnia où il connut un certain Ahmed Medeghri, dont il partageait la passion pour la politique, et un matheux du nom de Sid-Ahmed Ghozali.
Khemisti et Medeghri firent ensuite carrière commune au premier gouvernement de Ben Bella.
Le ministre de la Jeunesse Abdelaziz Bouteflika n’attendra pas que le destin lui offre l’opportunité de s’emparer des Affaires étrangères pour tester ses talents dans la diplomatie. En février 1963, il s’arrangera pour mener une mission politique dans quatre capitales arabes (Le Caire, Baghdad, Damas et Sanâa) au sein d’une prestigieuse délégation composée de Boumediène, Boumaza et… Khemisti. «C’était la volonté de Ben Bella de l’envoyer avec nous », précisera Bachir Boumaza.
Début 1963, il supplantera curieusement le ministre des Finances Ahmed Francis pour prendre la tête de la délégation algérienne aux premières négociations algéro-françaises sur l’application des accords d’Evian. A Paris, il ne ratera d’ailleurs pas l’occasion de se faire remarquer par les autorités françaises.
Bourges raconte que le ministre de la Jeunesse de la nouvelle Algérie se plut beaucoup au Crazy Horse, mais davantage avec le général De Gaulle. « Le général de Gaulle recevra deux heures durant Abdelaziz Bouteflika, alors que l’audience initialement prévue ne devait pas dépasser la demi-heure. Mais de Gaulle fut sous le charme… De Ben Bella, de Gaulle dira : “Cet homme ne nous veut pas de mal.” Et de Bouteflika : “Ce jeune homme nous veut du bien”…» L’assassinat toujours non élucidé de Mohamed Khemisti, le 18 avril 1963, lui offrira enfin l’occasion de réaliser son rêve : diriger le ministère des Affaires étrangères. Bouteflika est chargé par Ben Bella, dans un premier temps, d’en assurer l’intérim. « Je ne voulais pas quitter le ministère de la Jeunesse, j’étais jeune et j’aimais le sport. Je comptais n’occuper les Affaires étrangères que transitoirement, mais mon “père” Ben Bella en a décidé autrement », osera-t-il dire, trente-sept ans plus tard, à une journaliste libanaise de la chaîne LBC avec l’extraordinaire facilité qu’il avait à prendre des libertés avec ses souvenirs. Le 18 septembre 1963, il est désigné officiellement ministre des Affaires étrangères dans le second et dernier gouvernement Ben Bella où ne figurent déjà plus Ahmed Francis, Laroussi Khalifa et Ahmed Boumendjel, mais où des ténors font leur apparition : Kaïd Ahmed, Chérif Belkacem, Ahmed Mahsas et Amar Ouzegane. La carrière du brillant diplomate pouvait commencer. Pour avoir cherché à l’interrompre, Ben Bella précipita sa propre chute et permit à l’autre «père», Houari Boumediène, de s’emparer du pouvoir et prendre la main du diplomate Bouteflika jusqu’en décembre 1978.
L’indulgence de Houari Boumediène envers son protégé acheva, en effet, d’asseoir la légende du diplomate Bouteflika.
Le chef du Conseil de la Révolution n’ignorait rien des disparitions longues et fréquentes de Bouteflika, qui faisaient déjà partie des grandes épopées tragi-comiques du ministère des Affaires étrangères. Il les a cependant couvertes.

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