Bouteflika : Une imposture algérienne (20)

Le chef de la diplomatie algérienne pouvait, ainsi, et en toute impunité, délaisser durant de longues semaines son poste et sa mission sans donner signe de vie.
La magnanimité de Boumediène envers le diplomate bambocheur finit cependant par faire jaser au sein du sérail où la coutume autorisait chacun à revendiquer le droit au privilège filial.
Belaïd Abdesselam en faisait partie qui s’abandonna à cette amère allusion en direction de Boumediène: « On raconte que mon ministère est très grand. Que j’ai un empire… Mais aussi grand que soit mon ministère, il est mieux géré que celui de Bouteflika. Quelles que soient les défaillances qu’il y a chez moi, il y en a moins que chez les autres, ceux qui attaquent l’Industrie. »
Belaïd Abdesselam comprendra plus tard que Boumediène avait ses anges et ses chérubins. Avec lui on pouvait être de la première hiérarchie sans forcément s’asseoir au premier rang.
Boumediène fit tout pour épargner à la diplomatie algérienne de souffrir des inconduites de son ministre des Affaires étrangères.
Il délesta notamment Bouteflika des plus importants dossiers de politique étrangère qu’il fit traiter par la Présidence de la République. Ces décisions de salubrité politique expliquent pour une grande partie le fait paradoxal qu’Abdelaziz Bouteflika fut étranger aux plus grands succès de politique étrangère de l’Algérie de Boumediène: les nationalisations des hydrocarbures, la médiation entre l’Irak de Saddam Hussein et l’Iran du shah, le Sommet des non-alignés, la création du Front arabe du refus…
On s’en doute cependant, une telle démission de sa diplomatie ne pouvait tout à fait être sans conséquences pour l’Algérie.
Elle finira par une fatale défaillance sur une affaire sensible : le Sahara occidental. La crise du Sahara est la seule dont on peut dire qu’elle a touché le régime de Boumediène, la seule pour laquelle l’Algérie avait besoin de sa diplomatie pour elle-même.Mais Bouteflika y fut totalement défaillant. Défaillant, absent et peut-être même, à en croire des personnalités de l’époque, un peu félon. Pour transmettre en urgence sa mise en garde verbale aux autorités espagnoles, Boumediène dut déléguer Mohamed Ben Ahmed Abdelghani à Madrid, à l’époque ministre de l’Intérieur. Bouteflika, absent d’Alger, était là où il ne fallait pas être : au Maroc.
Il est établi que le jour où le roi Hassan II décida d’annexer le Sahara par sa fameuse «Marche verte», Bouteflika se trouvait à Rabat en compagnie d’une de ses amies marocaines du nom de Fatma-Zohra, journaliste à l’agence de presse MAP.
Pendant que la crise couvait à Alger, le ministre algérien promenait sa dulcinée dans une décapotable rouge au vu et au su de tout le monde. Cette attitude étrange fit dire aux Marocains que Bouteflika soutenait leur position.
Une fois rentré à Alger, il réalisa sa gaffe et se fit passer un mémorable savon par Boumediène qui l’obligea à se déjuger publiquement. Le ministre des Affaires étrangères ne prit par la suite aucune initiative qui eut pu faire valoir le point de vue algérien sur le Sahara occidental. La tiédeur de la diplomatie algérienne sur le dossier du Sahara occidental dut beaucoup au double jeu de Bouteflika.
Chadli Bendjedid se rappelle des aveux de présidents africains à la mort de Boumediène : « Sur l’affaire du Sahara, il n’était pas toujours possible de situer la vraie position algérienne entre les opinions de Boumediène et celles de son ministre Bouteflika qui les contredisait. »
Mohamed Ben Ahmed Abdelghani venait de succéder à Medeghri au ministère de l’Intérieur. Il sera Premier ministre dans le premier gouvernement de Chadli Bendjedid.
Belaïd Abdesselam atteste du climat de forfaiture politique qui régnait durant les dernières semaines du règne de Boumediène: « Pendant qu’il était malade, les membres du Conseil de la Révolution se réunissaient entre eux. Ils parlaient de tout changer, de tout bouleverser, de liquider l’affaire du Sahara, de renverser complètement la politique économique… et cela ne semblait pas faire de difficultés entre eux. Ce sont l’intervention et la prise de position de l’Armée qui ont endigué ce flot et mis un terme, dans l’immédiat, aux visées des chantres de reniement. » Boumediène se doutait-il que Bouteflika menait une diplomatie parallèle à la sienne ? Le ministre déployait en tout cas une souterraine opposition à la stratégie extérieure du colonel dont il disait ne partager ni le radicalisme de la politique arabe ni l’intransigeance de la stratégie pétrolière, encore moins la rigidité sur l’affaire du Sahara occidental. Belaïd Abdesselam reprochera ouvertement au ministre des Affaires étrangères ses « inclinations pro-occidentales », doux euphémisme qui tend, en fait, à porter l’accusation suprême : Bouteflika se livrerait à une concussion diplomatique au bénéfice d’intérêts étrangers.
Un pas venait d’être franchi : Bouteflika n’était plus seulement «l’homme à travers lequel se profilait la sadatisation de l’Algérie » pour reprendre la formule d’Abdesselam, mais devenait carrément un « agent de la France ».
Cette lourde présomption, qui pèsera longtemps sur les épaules de Bouteflika, vient de ce que le chef de la diplomatie algérienne s’est sournoisement opposé aux différentes nationalisations des intérêts français en Algérie. « Ce n’était un secret pour personne : Bouteflika a agi contre les nationalisations des hydrocarbures et contre celles qui les ont précédées, celles des mines ou des biens vacants », appuie Ghozali. Cette hostilité régulièrement affichée vaudra au ministre des Affaires étrangères d’être systématiquement écarté des grands dossiers de nationalisation.
Belaïd Abdesselam, chargé en 1968 par Boumediène d’organiser l’opération de récupération des biens immobiliers et commerciaux français, témoigne : « A l’approche du moment voulu, j’ai présenté au président Boumediène les ordonnances et les textes nécessaires, en lui indiquant que ce qu’il fallait préparer, au plan juridique sur la nationalisation, était prêt. Bouteflika, qui assistait à cette rencontre avec Boumediène, était un peu surpris et gêné. Il n’était pas au courant de l’affaire.

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