Bouteflika : Une imposture algérienne (22)

Bouteflika : Une imposture algérienne (22)

L’homme sera chargé de séduire la secrétaire du chef de la délégation française, Brunet, alors directeur général des affaires économiques et financières du Quai d’Orsay, aux fins d’en obtenir des documents confidentiels qui renseigneraient sur les intentions françaises. L’homme s’acquittera de sa mission avec d’autant plus de zèle que la dame était charmante et que les autorités algériennes mirent à sa disposition un bel appartement au XVIe arrondissement, acheté par Sonatrach pour les besoins de la cause.
Boumediène recevait, par le biais de la secrétaire de Brunet, tous les rapports des réunions que les Français organisaient entre eux. Informations précieuses qui étaient ensuite confirmées par Brunet à son insu, ce qui vérifiait la véracité des renseignements transmis par la dame. Les Algériens connaissaient à l’avance les intentions de la délégation française auxquelles ils avaient pris le temps de préparer toutes les ripostes. Un véritable climat de paranoïa s’est alors installé chez les autorités françaises et que restitue bien le journaliste Pierre Péan. Ce travail d’espionnage bien profitable a duré deux ou trois ans jusqu’à ce que Tony soit arrêté. « Et Bouteflika n’en était pas au courant : il participait aux réunions avec les Français sans rien savoir de tout ce qui se tramait », souligne Ghozali. Aussi, quand Boumediène jugea le moment venu de nationaliser, Bouteflika en était-il encore à plaider pour une voie proche de la position française : la majorité pour l’Algérie dans la production pétrolière, mais pas dans la propriété. Belaïd Abdesselam rapporte la réplique cinglante du colonel : «Boumediène – et cela il faut le lui reconnaître – lui a dit : “Moi, je ne demande pas 60 % du pétrole, ce n’est pas cela qui m’intéresse. Ce qui m’intéresse, c’est d’être le maître chez moi. C’est pourquoi je demande 51% dans les sociétés pétrolières. Je ne veux plus avoir de sociétés étrangères qui travaillent chez nous et qui soient les maîtresses des opérations. Dorénavant, c’est notre supériorité qui doit prévaloir…” ! Cela, Bouteflika ne l’a pas compris.» Il l’a d’autant moins compris que, ignorant la véritable stratégie de Boumediène, il douta jusqu’à la dernière minute de la détermination du colonel, allant jusqu’à entraîner les Français dans l’illusion, comme en témoigne Belaïd Abdesselam : « Début février, voyant Boumediène se préparer à signer les textes de nationalisation, Bouteflika a réagi violemment en disant : “Vous allez créer avec la France une crise inutile.Moi je suis en mesure de vous rapporter 60 % de la production pétrolière. Les Français sont prêts à donner les crédits… mais pas de nationalisation !” Boumediène lui répond : “Moi, je ne renonce pas !” et, en ma présence, il lui a dit : “Moi, ces 51%, ou bien ils nous les cèdent ou alors je les prends.” Bouteflika retourne à Paris et là il y a eu quelque chose… Car, il s’est avéré, par la suite, que les Français n’étaient pas convaincus que l’Algérie ferait les nationalisations… Les négociations ont été rompues, à l’initiative des Français, vers la fin janvier-début février…»
Boumediène décidera donc de nationaliser les hydrocarbures à l’insu de Bouteflika, qui ne l’apprendra que dans l’après-midi du 24 février 1971.
Le ministre des Affaires étrangères en gardera une frustration à ce point indélébile que, devenu président trente ans plus tard, il s’abandonnera, en public, à une contrevérité: « Trois personnes étaient au courant des nationalisations des hydrocarbures : Boumediène, Belaïd Abdesselam et moi. »
Le mensonge est d’autant plus avéré que Belaïd Abdesselam lui-même avoue n’avoir su la nouvelle que la veille au soir : « Le 23 février au soir, j’étais à Tripoli en train de participer à la finalisation de l’accord entre les producteurs méditerranéens et les sociétés pétrolières. Boumediène me téléphone et me dit : “C’est pour demain.” J’ai compris. Le lendemain matin j’ai pris l’avion. J’étais à Alger à midi. Les mesures de nationalisations ont été annoncées vers 16 h. » Bouteflika n’a jamais répugné à accommoder la mémoire pour son propre panache.
Il n’oubliera pas non plus de tenter une revanche sur Boumediène en 2001, en testant une loi sur les hydrocarbures qui faisait justice aux étrangers de l’injure infligée en 1971.
Le texte ne passera pas et le diplomate en sera fort contrarié.
En 2004, à l’heure des bilans, le président Bouteflika devra beaucoup au diplomate d’avoir raté son mandat : il ne l’a pas quitté une seule fois durant le quinquennat. Le chef de l’Etat a envisagé ses nouvelles fonctions comme l’opportunité historique d’assouvir ses vieilles passions diplomatiques. Il en oubliera de s’astreindre aux réserves de président de la République pour n’être plus, le temps d’une mandature, que le ministre des Affaires étrangères ressuscité des infamies, revenu des vilaines amitiés, disponible enfin à revivre l’âge de la queue de pie et l’émotion des saltimbanques. Bouteflika président est resté ministre des Affaires étrangères.
Les Algériens en pâtiront, les étrangers s’en gausseront, mais lui, par l’infinie extase de la jeunesse retrouvée, se plaira à voyager, à bavarder des heures avec les ambassadeurs, à les raccompagner jusqu’au perron pour s’y exposer aux caméras en leur compagnie, à multiplier les embrassades, à rabaisser le prestige de chef d’Etat en prenant part à d’ordinaires forums de chefs d’entreprise ; bref, à se venger de son propre passé sans tenir compte du présent des Algériens. « Je crois que Bouteflika a succombé à une grave erreur de jugement, commente Ghozali. Il pensait qu’il n’y avait qu’à revivre l’époque où il était aux commandes de la diplomatie pour s’en sortir honorablement.
Il a juste commis une omission capitale : quand il était ministre des Affaires étrangères, il y avait des gens dans la boutique, une Algérie debout, un président qui présidait, des ministres qui travaillaient… Aujourd’hui, c’est à lui d’assurer ces missions protectrices. Le fait qu’il estime pouvoir rehausser l’image du pays en voyageant cent fois est une grave illusion : avant, quand il voyageait, l’Algérie ne s’arrêtait pas de travailler. Aujourd’hui, c’est lui qui a la décision : l’Algérie s’arrête de décider quand il voyage. » Abdelaziz Rahabi, ancien ministre et diplomate, n’est pas loin de cet avis : « Bouteflika est resté ministre des Affaires étrangères, mais ministre des années révolues. Quand il est revenu en 1999, le monde avait complètement changé, la diplomatie algérienne avait déjà d’autres priorités, celles de la nouvelle époque. Il n’avait plus de rapport avec le temps réel.» Sur les cinq années de règne, Bouteflika aura passé l’équivalent de deux à l’extérieur, plus en voyages secondaires qu’en visites officielles. Tout était prétexte au diplomate, devenu chef d’Etat, pour prendre l’avion, quitte à prendre part à de communs rendez-vous d’hommes d’affaires comme ceux de Davos ou de CransMontana.
Bachir Boumaza croit voir dans cette frénésie l’expression d’une forte illusion chez le personnage : « Il est convaincu de la primauté de l’extérieur sur l’intérieur. Dans sa logique, on peut rétablir le prestige d’un pays par le simple contact avec l’étranger sans forcément l’asseoir par des acquis internes. » Bouteflika confirme : «Mes voyages, je crois que c’est très important pour l’Algérie.

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