Bouteflika : Une imposture algérienne (6)

Quand les Américains disent : “On peut vous aider”, ils pensent le faire par le biais des Saoudiens, instruire les Saoudiens de débloquer des fonds… Bouteflika attendait son heure.»
Le général Rachid Benyellès, qui fait cette révélation, est encore plus explicite : « Je crois que Bouteflika savait, dès le mois de septembre 1998, qu’il allait revenir au pouvoir. Sa venue était programmée et concertée avec les pays du Golfe. La preuve est qu’il a regagné Alger le lendemain de l’annonce de la démission de Zeroual par l’avion en provenance de Genève. Je le tiens de Rabah Bitat, qui l’a rencontré à l’aéroport de Genève ce jour-là. Bitat, très perspicace, m’a d’ailleurs fait cette confidence : “Si ce personnage débarque à Alger 24 heures après la démission de Zeroual, c’est qu’il sait quelque chose.” Il n’a jamais désespéré de revenir, il attendait son heure. » Les Algériens ne verront jamais les milliards des Arabes, sauf dans deux cas qui se sont révélés, avec l’affaire Khalifa, les deux plus grands scandales de l’ère Bouteflika : l’épisode du fameux Mohamed Al Shorafa, affairiste émirati et le marché de la téléphonie mobile attribué, selon des critères très contestables, à la firme égyptienne, Orascom.
La décision de Mohamed Al Shorafa d’investir l’Algérie plutôt que d’y investir est directement liée au choix de Bouteflika par les généraux algériens. Les deux hommes se sont connus aux Emirats dans les années d’exil de Bouteflika. Dès que fut certifiée, en novembre 1998, la désignation d’Abdelaziz Bouteflika par la hiérarchie militaire comme futur président de la République algérienne, Mohamed Al Shorafa s’empressa de créer, le 11 décembre 1998, à Abu Dhabi, une modeste société familiale, dénommée United Eastern Group. C’est le gérant de cette petite firme toute nouvelle, sans prestige, sans fonds et sans patrimoine que Bouteflika présentera comme « grand partenaire arabe » et qu’il recevra avec tous les honneurs à la Présidence dès juin 1999. Al Shorafa entrera dans le monde des affaires algérien par la grande porte du palais d’El Mouradia. Bouteflika confiera à la modeste United Eastern Group d’immenses marchés, comme la rénovation et l’extension du port d’Alger et de l’aéroport Houari-Boumediène, la construction du port de Djendjen, la zone franche de Bellara et, surtout, la deuxième licence de téléphonie mobile. L’accord entre cette petite sarl et le gouvernement algérien se fera le 4 août 1999 entre Al Shorafa et le conseiller spécial de Bouteflika, Rachid Aïssat, devant les caméras de la télévision algérienne. L’agence de presse officielle APS rapporte l’évènement, et les journaux publics en feront leur titre de première page !
Mohamed Al Shorafa agissait, en fait, en tant qu’actionnaire de la firme égyptienne Orascom à laquelle il devait rétrocéder le marché de la téléphonie mobile. Des cadres algériens s’opposent alors à l’arnaque. La presse algérienne dévoilera le pot aux roses et Al Shorafa dut battre en retraite.
Il déposera plainte contre le directeur du «Matin», plainte qui traîne toujours sur le bureau du juge en cette fin d’année 2003.
Bouteflika nourrira une grande rancune envers les journaux algériens pour cette révélation handicapante pour sa réputation. Il parviendra cependant à faire bénéficier Orascom de la licence GSM.
Bouteflika se rachètera auprès de ses amis du Golfe en autorisant les émirs braconniers à venir exterminer la faune algérienne, notamment les espèces protégées par la loi, telles que la gazelle Dorcas et l’outarde. Arrivés par vol spécial en provenance d’Arabie saoudite, des Emirats, du Qatar ou de Koweït, ils érigent des camps de luxe, dont l’accès est interdit aux Algériens, et s’adonnent en toute liberté au carnage. Sur instruction spéciale du président Bouteflika, les braconniers sont accueillis avec faste par les autorités locales entourées d’un impressionnant dispositif sécuritaire. Bouteflika laisse faire et fait même voter une loi qui légalise ce braconnage de masse.
Il a fallu l’assassinat d’un dignitaire saoudien en décembre 2003 pour que le braconnage des émirs prenne fin sur les terres algériennes.
Dans la foulée des affaires Al Shorafa et Orascom, la corruption fait un bond spectaculaire en Algérie. Dans l’indice de perception de la corruption établi en 2003 par Transparency International (dont l’échelle varie de 0 à 10, 10 étant la meilleure situation), l’Algérie est notée 0,62, ce qui place le pays dirigé par Bouteflika en queue du peloton mondial.
Le régime de Bouteflika se révélera l’un des plus corrompus que l’Algérie ait connu depuis l’indépendance. Les frères du président bénéficieront de largesses inconsidérées de la part du milliardaire Moumène Khalifa, dont des biens immobiliers à Paris et d’importants versements en espèces tous avérés ! L’empire du milliardaire sera anéanti en 2003 par le même clan présidentiel qui en a largement profité : le groupe Khalifa fut subitement accusé de graves dilapidations de l’argent public et un mandat d’arrêt fut lancé à l’encontre de son propriétaire, obligé de se réfugier à Londres pour échapper à la prison. La fratrie Bouteflika s’accommodait pourtant parfaitement du personnage.
Le président s’est régulièrement servi de « l’argent public dilapidé par Khalifa ». Il en a usé pour payer une officine de lobbying chargée de lui assurer l’entrée dans le monde politique américain ; il en a usé pour financer des opérations de prestige personnel qui lui ont permis de s’afficher avec des artistes de renom, tels la comédienne française Catherine Deneuve, l’acteur emblématique Gérard Depardieu ou l’artiste égyptien Adel Imam ; il en a usé pour faire plaisir à ses amis, ordonnant au milliardaire Khalifa d’offrir un appartement à Paris à la chanteuse algérienne Amel Wahby, charmante relation de Bouteflika…
Le frère du président, Abdelghani Bouteflika, avocat du groupe, s’est enrichi à milliards avec l’« argent dilapidé », s’achetant aux frais de Khalifa un luxueux appartement dans un quartier proche des Champs-Elysées et puisant régulièrement dans les caisses de l’agence bancaire El Khalifa d’El Harrach…
A la fin du mandat de Bouteflika, l’affaire n’avait toujours pas livré ses secrets : pourquoi le président a-t-il coulé un empire dont il ne répugnait pas à se servir ? Les hypothèses, nombreuses, tournent toutes autour des liens étranges qu’entretenait la famille Bouteflika avec un groupe qu’elle a protégé puis lâché.
« Il faudrait une commission indépendante, courageuse et incorruptible – et pourquoi pas parlementaire – pour enquêter sur les affaires de malversations et de détournements, sur les emplois fictifs dont bénéficient des membres de la famille présidentielle et qui mettent en cause le président de la République et son frère, suggère le général Khaled Nezzar.

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