Correspondance sous la dictée du Polisario (10)

Hier, j’ai commencé à vous parler des différents problèmes médicaux dont nous souffrions à cause de la sous-nutrition, du froid, du manque flagrant de toute forme d’hygiène et surtout des mauvais traitements que nous subissions. Permettez-moi, avant de traiter un autre aspect de la vie des prisonniers, de poursuivre sur ce registre médical. Je rappelle que les malades n’avaient aucun traitement de faveur. Tout le monde doit travailler: c’est une règle qui n’admet aucune exception. Les maladies dermatologiques sont très répandues dans les camps de Tindouf à tel point que certaines d’entre elles, notamment les eczémas n’avaient jamais été vus par les spécialistes auparavant. L’épilepsie est également un grand mal dont souffraient bon nombre de prisonniers. Malgré leur incapacité de travailler, les patients épileptiques ne sont jamais dispensés de corvées. Je me rappelle, ici, le cas d’un des prisonniers, Larbi Belahssen, atteint d’épilepsie. Un jour de travaux forcés, il a eu une crise alors que nous étions tous entassés dans un camion qui nous conduisait vers un chantier. A cause de cette crise, Larbi Belahssen a chuté du haut du camion et s’est fracturé la tête sur le sol. Il est mort sur le coup. Aujourd’hui, le défunt est enterré dans le cimetière dont je vous ai déjà parlé et qui se trouve à quelques kilomètres de camp de détention Hamdi Ba Cheikh. Ce cimetière compte 44 autres tombes, dix d’entre elles ne comportent aucun nom. Tout au long des années 1980, les prisonniers ne mangeaient presque pas. Les maladies étaient très répandues et tous les détenus, sans exceptions, étaient esquintés. Malgré cela, les polisariens rouaient de coups tous ceux qui étaient physiquement incapables de travailler. Nous étions pris entre deux maux: la maladie et la torture. A la longue, on refusait de travailler car la maladie et la fatigue étaient beaucoup plus atroces que les coups des gardiens. En guise de punition, ceux qui ne pouvaient pas travailler n’avaient droit à aucune ration de nourriture. Vers le début des années 1990, je me souviens que les prisonniers malades étaient tous regroupés pour une visite médicale unique du genre. Des infirmiers, qui n’ont d’infirmiers que le nom, injectaient à tous les malades une dose de 1 ml d’un médicament (peut-être de la pénicilline). Le comble, c’est qu’une seule seringue de 10 ml servait à dix malades à la fois. Les infirmiers ne vérifiaient pas si l’un des malades était allergique au produit qu’ils injectaient. Et à cause de ces pratiques, plusieurs prisonniers ont été gravement contaminés. Certains ont contracté l’hépatite virale. Voilà une des facettes du traitement dont les prisonniers Marocains ont droit dans les camps de Tindouf. Voilà ce que l’Algérie cautionne. Voilà ce que plusieurs gouvernements soi-disant démocratiques soutiennent et encouragent à coups d’aides financières et humanitaires. Passons maintenant à un autre volet. Celui des correspondances et des courriers entre les prisonniers Marocains et leur famille au Maroc. En effet, de temps en temps, les responsables du polisario regroupaient plusieurs d’entre nous dans une salle avec un grand tableau. Sur ce dernier, il y avait un modèle de lettre que nous devions tous recopier sur une feuille blanche qui portait l’en-tête de la RASD et le drapeau de la république fantôche. Sur cette lettre-type, chaque prisonnier affirmait qu’il a attaqué les polisariens, qu’il a par conséquent été arrêté sur-le-champ de bataille et qu’il regrettait amèrement son acte belliqueux. Toujours selon la lettre, le prisonnier assurait à sa famille que les polisariens l’ont convenablement traité, comme on se comporte avec un frère. « Je suis en très bonne santé », disait cette lettre. « Malgré les maigres moyens dont ils disposent, mes frères du polisario partagent avec moi leurs habits et leur nourriture », poursuivait cette fameuse lettre. « Je refuse de retourner au Maroc, je reste donc avec mes frères du polisario jusqu’à leur victoire », concluait la lettre. Au moment où nous devions écrire cette lettre à nos proches au Maroc, nous étions tous pratiquement nus, nos habits étaient tous délabrés. Nous étions sales, pleins de poux et une odeur nauséabonde se dégageait continuellement de nos corps. Nous sommes restés des années sans nous laver. En clair, tout ce que le Polisraio nous dictait n’était qu’un tissu de mensonges. Des centaines de prisonniers civils et militaires ont été séquestrés au beau milieu du territoire marocain, loin des champs de bataille. Je fais partie de ceux-là. Bref, après avoir recopié la lettre, nous devions donner l’adresse de nos parents pour poster la lettre. Le but du polisario est de répandre cette lettre parmi le plus grand nombre des Marocains et entretenir ainsi une guerre psychologique avec le Maroc. Toutes les lettres étaient postées d’une adresse en France. C’est un certain Mohamed Ali qui les envoyait. Je ne sais pas si c’est un membre du polisario ou un simple nom d’emprunt. En tout cas, plusieurs prisonniers donnaient de fausses adresses pour éviter que leurs lettres ne parviennent effectivement à leurs familles. Je n’étais pas le seul à le faire. Mais chacun de nous évitait d’en parler avec les autres détenus de peur d’être dénoncé. Inutile de vous rappeler que certains prisonniers Marocains étaient de véritables taupes du polisario. C’est tout à fait compréhensible car la torture et l’humiliation peuvent changer n’importe qui. Quand nos lettres retournaient au fameux Mohamed Ali car les destinataires se sont avérés inconnus, nous subissions des interrogatoires musclés. Bien entendu, on niait avoir changé l’adresse. On affirmait uniquement que probablement notre famille a changé d’adresse. Demain, je vous parlerai des émissions radio auxquelles nous participions dans le cadre de la propagande du polisario. Mais avant, je tiens à souligner qu’avant la visite d’une délégation étrangère, les polisariens nous menaçaient sévèrement en nous interdisant de parler en présence des étrangers. Une fois sur place, ces derniers pensaient effectivement que nous refusions de retourner au Maroc. C’est le cas vers la fin des années 1990, de deux délégations qui nous ont rendus visite au camp. Il s’agit d’une délégation du Parlement italien et une autre du Parlement de l’Allemagne réunifiée. Les membres de ces deux délégations sont partis en croyant que nous n’étions pas des prisonniers mais des demandeurs d’asile, des sortes de réfugiés. Ils nous ont posés des questions mais aucun détenu n’a eu le courage de dire la vérité. J’ai une information que je n’ai pas réussi à confirmer. Paraît-il en avril ou en mai 2002, le Times aurait écrit que les prisonniers marocains à Tindouf refuseraient de revenir au Maroc. C’est une simple intox du polisario. Ce qui n’est pas une intox, par contre, c’est le jour où le polisario nous a ramené des tenues de sport. Nous les avons portés puis obligés de jouer un match de football pour être filmés. Le polisario voulait montrer au monde entier que nous étions en forme. Mais en réalité, nous n’avions ni le moral ni la force de jouer. Nous étions de véritables morts vivants, mais personne ne se doutait de notre souffrance. C’est encore plus douloureux.

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