Des tombeaux en guise de dortoirs (15)

Des tombeaux en guise de dortoirs (15)

Aujourd’hui, je souhaite vous parler des conditions de logement dans les geôles du polisario. Mais avant, je tiens à vous raconter l’histoire d’un pauvre prisonnier marocain qui, à l’heure où je vous parle, est toujours détenu à Tindouf. Il s’agit de Doumi Abdelkader originaire de la région d’Ouarzazate. Un jour, un des polisariens était gravement malade. Pour guérir, il a décidé de consulter un marabout. La sorcellerie est monnaie courante chez les polisariens. Bien qu’ils fassent régulièrement leur prière, ces criminels font énormément appel aux services des voyants et autres guérisseurs. Le marabout a ordonné à son patient de moudre de l’orge sur le dos d’un homme, puis le tamiser sur lui pour que la maladie lui soit transmise. Qui mieux qu’un prisonnier marocain pour jouer le rôle de cobaye? C’est donc le pauvre Doumi Abdelkader qui fut choisi pour cette sale tâche. Personnellement, je ne crois pas aux pouvoirs de ces pseudo-guérisseurs. Toujours est-il, je pense que Doumi Abdelkader a tellement eu peur de contracter la maladie du polisarien qu’il a effectivement fini par être affecté. C’est le pouvoir psychique de Doumi qui en est peut-être responsable et non pas le marabout. Aujourd’hui, Doumi Abdelkader a le dos courbé, il réussit à peine à bouger. Revenons au logement. En fait, depuis la première nuit passée en tant que prisonniers, nous dormions en plein air et à même le sol. Depuis le début de ce conflit, les prisonniers ont été utilisés avant tout comme une main-d’oeuvre gratuite et presque inépuisable. Nous travaillions dix fois plus que ne pouvaient le faire n’importe quels hommes sur cette terre. Il n’y avait donc pas de camps à proprement parler et spécialement dédiés à la détention des prisonniers. Nous vivions au rythme des chantiers. Dix jours par-ci, quinze par-là. Aujourd’hui, nous sommes dans le Sud et demain nous serons peut-être à l’Est. Ainsi de suite. Nous dormions donc sur notre propre lieu de travail, deux ou trois heures par jour. Le reste du temps, on le passait à creuser, soulever et construire. Les deux heures de sommeil étaient importantes pour nous. Mais nous étions tellement esquintés que même en dormant nous avions l’impression de travailler. Résultat: au réveil, nous étions encore plus fatigués qu’avant. Nous sommes restés des années entières dans ces conditions-là. Ni matelas pour se couvrir, ni tapis sur lequel dormir, ni rien du tout pour créer un semblant de confort. Pire. Les gardiens nous interdisaient formellement d’utiliser des pierres en guise de coussins. Même chose pour le sable avec lequel nous tentions de former une sorte de petit coussin pour pouvoir dormir sans se tordre le coup. Les gardiens éprouvaient du plaisir à nous voir souffrir. Eux, dormaient dans une tente et allumaient du feu pour se réchauffer tout en s’enveloppant dans des draps. Nous étions à quelques mètres presque nus. Les gardiens dormaient à tour de rôle. Celui qui était de service nous interdisait formellement de bouger lors du sommeil. Si vous choisissez un côté pour dormir, il ne faut surtout pas le changer. Bien qu’ils soient armés, ces gardiens avaient peur de nous. C’est paradoxal. Je crois même que c’est la raison qui les poussait à nous battre sauvagement et sans aucune raison. Le camp Rabouni, au début n’était qu’un vaste terrain entouré d’un mur. Ce sont les prisonniers marocains qui l’ont construit. Je me rappelle la première fois que j’ai franchi sa porte d’entrée. Il y avait déjà des prisonniers marocains, séquestrés avant moi. A l’intérieur, il y avait un nombre impressionnant de trous, de quelques deux mètres de profondeur. Certains étaient plus grands que les autres. Des sortes de fossés, avec des prisonniers à l’intérieur. Ces trous n’étaient autres que des dortoirs. A la fin des travaux forcés, chacun se dirigeait vers un trou pour s’y jeter et dormir. Nous étions entassés, les uns sur les autres, comme dans une boîte de sardines. Parfois, les polisariens venaient s’assurer que personne n’allait mourir asphyxié par le poids de ses codétenus. Ils nous considéraient comme une main d’oeuvre, mais pas comme des êtres humains, ni comme des bêtes d’ailleurs. Nous méritions de vivre, uniquement car le polisario avait toujours besoin de nos bras. Une fois dans le trou, on ne se reposait jamais. Nous faisions nos besoins à l’intérieur. Nous enterrions nos excréments et dormions dessus. Dans les parois du trou, il y avait un nombre incalculable de poux. Jamais de ma vie je n’en ai vu autant. Même en période chaude, les poux grouillaient de partout dans ces fossés qui nous servaient de logement. Même au fond de ces trous à rats, on ne réussissait pas à trouver le sommeil et le repos. Après une demi-heure, le silence de la nuit est régulièrement brisé par les cris et les pleurs des prisonniers. Certains faisaient des cauchemars et se mettaient à hurler de toute leur force. Ces hurlements étaient bizarres et duraient toute la nuit. On aurait cru être dans le jour du jugement dernier. Les vents de sable étaient très fréquents à Tindouf, bien que depuis les années 1990, leur nombre a sensiblement diminué. Parfois, ces vents duraient 15 à 20 jours. Quelques heures de répit et puis une nouvelle tempête soufflait. Au réveil, nous avions les yeux, la bouche et les oreilles remplis de sable. Je ne peux pas vous décrire l’état de nos cheveux. On ne se coupait pas les cheveux et ne se rasait pas. Nous étions de véritables loques humaines. Quelques jours avant une visite d’une ONG, les polisariens distribuaient un rasoir pour dix prisonniers. Ce rasoir servait à se raser la tête et le visage. Nos cheveux étaient sales et pleins de sable. La barbe également. Les prisonniers aiguisaient leurs rasoirs pour éviter de se blesser au minimum. Chaque matin, les gardiens nous réveillaient à coups de sifflets et de bâtons. De temps en temps, les criminels du polisario laissaient dehors une grande marmite pleine de 100 litres d’eau, toute la nuit pour qu’elle refroidisse au maximum. Au réveil, ils versaient toute l’eau dans un des trous où les prisonniers sont endormis. Le but est de faire sursauter les prisonniers. C’est une manière criminelle de plaisanter. C’est de cette manière qu’un de mes amis a perdu la raison. Il s’agit de Tabia Brahim, matricule n°3966/77. Il est devenu fou car les polisariens voulaient rire. Des années plus tard, exactement le 29 mai 1989, il a été exécuté par un responsable de la sécurité, le dénommé Mrabbih alias El Haj. Dans d’autres Centres de détention, les fameux trous sont beaucoup plus profonds. Les prisonniers y descendaient à l’aide d’une échelle. Et une fois à l’intérieur, ils sont enfermés par une trappe gardée par des gardiens armés. C’est le cas notamment dans le Centre Hanafi, appelé aussi Centre El Ghazouani. Il a été également baptisé par les prisonniers marocains de Centre Saïd, du nom d’un grand criminel du polisario qui le gérait. Ces mesures de sécurité spéciales s’expliquent par le fait que dans ce Centre, le polisario avait installé des dépôts d’armes et de munitions. Pour éviter que les prisonniers marocains ne s’emparent de ces armes, le polisario a préféré les enfermer dans des cachots pendant la nuit. Lors de la saison chaude, il est impossible de dormir dans ces trous. J’ai une anecdote à vous raconter concernant ce Centre Saïd. Une nuit de 1991, des polisariens eux-mêmes se sont introduits au sein du Centre pour commettre un sabotage touchant l’armement qui y est emmagasiné. En effet, d’importantes déflagrations ont secoué le Centre. Heureusement pour les prisonniers marocains, leur fosse est éloignée du Centre. Les polisariens ont rapidement entrepris de les libérer pour éviter qu’ils ne périssent. En voyant les explosions, les prisonniers ont voulu s’éloigner encore plus. Mais les gardiens ont commencé à tirer de manière aveugle sur les prisonniers. Heureusement, aucune victime n’a été déplorée, mais le lieutenant Beggari, originaire de Sidi Kacem, s’est cassé un bras cette nuit-là.

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