Éloge de l’instabilité politique (4)

Éloge de l’instabilité politique (4)

A un vieux leader nationaliste d’un parti politique qui voulait, au tout début du règne, imprudemment associer S.M le Roi à des scénarios sur l’avenir de la politique au Maroc, le Souverain aurait rétorqué sèchement : «Moi, je ne fais pas de la politique, je gère la politique». Si elle est authentique, cette phrase résume, à elle seule, le rapport que peut entretenir S.M Le Roi Mohammed VI avec la politique marocaine et les hommes qui la font, si mal d’ailleurs. Une méfiance raisonnée, une distance obligatoire et nécessaire, et une suspicion légitime qui ne se cache guère.
Nous ne sommes plus face à feu S.M Hassan II qui a fait, par tempérament et peut-être par nécessité, du jeu politique un art consommé. Il l’a pratiqué avec une délectation telle que la bonne foi feinte masquait à peine une expertise redoutable, que le machiavélisme le plus achevé n’excluait pas parfois la générosité, et que le jugement sur les hommes donnait une large part autant à leur talent qu’à leur perversité naturelle.
La classe politique marocaine savait cela, elle a été formatée sur ces bases précises dans son approche de la vie publique, dans ses postures et dans l’idée qu’elle se fait de son rôle. Or, aujourd’hui, tout cela a changé. Tous les Marocains le savent désormais, sauf justement notre classe politique qui a été frappée subitement d’obsolescence sans rémission possible. Il ne faut pas être grand clerc pour savoir ce que S.M le Roi Mohammed VI pense de la vie politique marocaine. Ses idées sont explicitement formulées dans de nombreux discours, notamment lors d’ouvertures des sessions parlementaires.
Le choix du pluralisme démocratique est irréversible, l’honnêteté et la sincérité des scrutins électoraux est un dogme intangible, le rôle des partis dans la vie de la nation est une nécessité constitutionnelle, la mise à niveau des partis une obligation vitale, le renouvellement des élites politiques une urgence, etc.
Dans ce domaine, la feuille de route royale est on ne peut plus claire. Et c’est justement dans ce secteur particulier de la vie de la nation que les choses ont le moins avancé en cinq ans de règne. Un paradoxe difficilement compréhensible comme si le vent de réforme, de changement et de rupture qui embrasse le Maroc nouveau n’avait aucune prise sur une vie politique moisie, animée par un personnel rance. Ce dernier, à force de reproduire sans relâche les tics du passé, en est devenu une caricature hilarante, pitoyable et dramatique. Les vieux leaders font toujours les cabots. Les jeunes leaders sont devenus vieux.
Les discours sont toujours aussi creux et les bureaux politiques des chasses gardées mitées par le népotisme et la corruption. Les programmes inexistants. Les vieux briscards ont créé de nouveaux partis inutiles. Les jeunes loups ont créé de vielles structures aussi opaques et moins attractives que les anciennes. Mais tout ce beau monde se comporte, à des degrés divers, avec nos institutions comme si celles-ci leur devaient sa survie. « Je t’offre la stabilité politique, tu me garantis une rente de situation. » Une forme de chantage larvée, fondée sur un commerce politique qui n’existe plus. Il a pu intéresser, dans des conditions historiques précises, feu S.M Hassan II, mais il ne semble pas, pour l’heure, intéresser S.M le Roi Mohammed VI.
Pour marchander, il faut être au moins deux. Or nos partis politiques sont, aujourd’hui, tragiquement seuls. Et la stabilité politique qu’ils nous offrent est la plus grande menace qui pèse actuellement sur notre pays. Elle est faite d’immobilisme, de reproduction de schémas surannés, d’ambitions personnelles aussi illégitimes qu’aigries, de pratiques antidémocratiques – réactionnaires, fascisantes ou carrément maraboutiques – et, finalement, cette stabilité-là, se nourrit du discrédit, voire du mépris total de l’opinion publique, organisée ou pas.
Tout le monde s’est accordé à dire, dans un consensus plus que convenu, que les résultats des élections législatives du 27 septembre 2002, malgré leur transparence, n’ont pas dégagé de véritables leaderships politiques susceptibles d’agréger des majorités parlementaires crédibles, ni offert de véritables choix clairs pour faire face aux problème du pays et ni fournir une carte politique capable de bipolariser sainement la scène politique nationale. Soit. Mais face à cette situation, que l’on peut considérer d’objective, comme si toutes les situations ne l’étaient pas, le remède peut s’avérer pire que le mal lui-même. On s’explique. Tourner le dos à la politique dans une période dite de transition démocratique c’est priver irrémédiablement la classe politique marocaine et ses partis, au-delà de toutes leurs tares, de toute possibilité de mise à niveau, de réforme, ou de participation à la construction d’un avenir politique conformément aux standards internationaux. La nomination de Driss Jettou, un homme d’affaires makhzénien dont les qualités ne sont par ailleurs pas en doute comme Premier ministre, est à la fois emblématique de cette sortie de route « démocratique » et un facteur d’accélération de la déchéance du politique. Avec Driss Jettou, le Maroc n’a eu ni le gouvernement technocratique qui renverrait les partis politiques à leur mise à niveau urgente et vitale, ni un gouvernement politique crédible car son chef n’a effectivement aucune légitimité en la matière. On a beaucoup glosé à l’époque sur le fait que la confiance royale confère ipso facto une légitimité politique. Mais c’était sans doute dans la fureur – si l’on peut dire -d’un débat d’idées inattendu une manière pour certains nihilistes patentés et d’affairistes inconscients exclus du sérail – en dehors duquel ils ne se voient aucun avenir – de faire porter à Driss Jettou les habits d’un Chapour Bakhtiar, pour mettre en coupe réglée le nouveau règne et servir leurs néfastes ambitions. Mais notre pays, c’est aussi le pays d’hommes d’Etat de la trempe d’un Abderrahmane Youssoufi qui a été capable de faire basculer la transition dans le sens de l’Histoire en cristallisant autour de sa personne les valeurs séculaires de la monarchie marocaine et les exigences du combat démocratique pour le progrès.
Les élections municipales du 12 septembre 2003 verront la majorité hétérogène et hétéroclite de Driss Jettou voler en éclats. Les alliances contre-nature pour la gestion des villes marocaines ont montré les limites du modèle Jettou. Le Premier ministre est devenu captif d’un jeu politique stérile que, justement, sa nomination devait condamner. D’un seul coup, nous cumulions les inconvénients des deux systèmes : les défauts rédhibitoires de la politique politicienne sans bénéficier de la légitimité que peut lui conférer dans une démocratie le scrutin universel. La technique lumineuse d’imposer une étiquette politique factice à des technocrates membres du gouvernement a fini jusqu’au remaniement de juin dernier par discréditer l’ensemble du montage fait autour de Driss Jettou en installant durablement la confusion et la crise dans le champ politique marocain.
Le «ni techno, ni partisan» a enfanté une chienlit joyeuse qui permet aujourd’hui à des clans de régler leurs comptes, à des corporations de prendre leur revanche sectaire, à des accapareurs de prospérer indûment sous couvert de mise à niveau et à des opportunistes d’utiliser les moyens de l’Etat pour assouvir leurs ambitions.
On ne peut, quand même pas, pousser l’outrecuidance, sous prétexte de lutte contre l’habitat insalubre et de respect de la volonté royale dans ce domaine, jusqu’à exiger d’un wali de livrer 1 000 ha de périmètre urbain à des promoteurs immobiliers dont l’engagement civique au service de leurs concitoyens est si récent.
Les Marocains ne savent plus désormais quelle est la nature exacte de ce gouvernement qui est censé s’occuper de leurs affaires. Ce gouvernement est le produit, alors que les institutions n’ont jamais été aussi solides et la monarchie autant populaire, d’une stabilité politique superficielle qui est devenue un vrai facteur de régression.
Avec une monarchie comme la nôtre, respectable et respectée, avec un Etat de droit construit sur des principes constitutionnels intangibles, avec un chef d’Etat engagé dans une oeuvre de réforme et de modernité sans précédent, avec une haute administration publique, dans l’ensemble, consciente de ses devoirs et de l’intérêt général, l’instabilité politique serait un atout considérable pour la démocratie marocaine. De quoi a-t-on peur ? Qu’une motion de censure abatte un gouvernement ? Qu’il tombe. Que des députés mettent en minorité un Premier ministre ? Qu’ils le mettent. Que l’on consomme deux Premiers ministres par an ?
Consommons, comme cela on videra les écuries de tous les vieux chevaux de retour. Qu’un Premier ministre nommé ne trouve pas une majorité? Qu’il dégage ! Qu’une majorité se fracasse ? Et alors ? Que l’on fasse des élections anticipées? À la bonne heure ! Que l’on use 100 ministres en deux ans. Usons, les talents marocains sont inépuisables. Que l’on ressemble politiquement à l’Italie ou à Israël?
Ressemblons à ces pays si nous en avons les moyens. L’instabilité politique est inhérente à la vie démocratique. Cultiver une fausse stabilité est, pour notre malheur, une manière d’institutionnaliser les impostures et de pérenniser les mystifications. Le Maroc fort de ses valeurs et de ses fondements séculaires ne peut avoir peur de la démocratie. Il devrait bien au contraire la faire vivre de la manière la plus éclatante qui soit.
Dans sa turbulence, dans son instabilité et dans son dynamisme fécond. Avec S.M le Roi Mohammed VI, il en a désormais les moyens.

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