France : Les démons de l’islamisme (5)

France : Les démons de l’islamisme (5)

Le némuro deux d’Al Qaïda menace la France
Montagnes afghanes, 24 février 2004
Ils sont les deux faces d’une même pièce. Côté face, la figure charismatique au portefeuille bien garni: Oussama Ben Laden, quarante-sept ans. Côté pile, le fin stratège et tactitien de la terreur : Ayman al-Zawahiri, cinquante-trois ans. Membre de la confrérie des Frères musulmans en Egypte, père fondateur du Djihad islamique égyptien, al-Zawahiri fut emprisonné après l’assassinat du président Anouar el-Sadate en 1981. Après sa libération, l’Egyptien rejoint les Moujahidine à Peshawar, au Pakistan.
Lorsque Ben Laden fonde Al Qaïda «contre les juifs et les croisés» en 1998, al-Zawahiri s’impose au sein du «groupe de conseillers», le Majlis al-Shoura, qui prépare et planifie les actions terroristes. Vite, l’Egyptien joue un rôle de premier plan dans la nébuleuse. Il est le grand manitou d’Al Qaïda. Il est considéré comme le conseiller et le médecin particulier de l’homme le plus recherché de la planète.
Le 24 février 2004, le mentor prend la parole sur la chaîne Al Arabya, basée aux Émirats arabes unis, à l’adresse de ses «frères musulmans en tout lieu». Sur les ondes, l’idéologue s’en prend à la France : «La récente décision prise par le président français d’édicter une loi pour interdire aux musulmanes de se couvrir la tête à l’école montre une nouvelle fois à quel point les Occidentaux conçoivent des ressentiments de croisés à l’égard des musulmans.» al-Zawahiri fulmine : «La France, pays de la liberté, défend la liberté de se déshabiller, d’être dissolu et de se décomposer, mais combat la chasteté et la pudeur.»
Pour le numéro deux d’Al Qaïda, le monde musulman tout entier devrait s’élever contre la loi sur la laïcité à l’école. Il revient d’ailleurs sur l’opération égyptienne de Sarkozy : «L’interdiction du voile s’accompagne d’un autre scandale : le soutien qu’a apporté le cheïkh d’al-Azhar, Mohamed Sayyid Tantaoui, à la décision du président français, après avoir reçu la visite du ministre français de l’Intérieur.»
Aux yeux du maître du terrorisme, la légitimité des régimes parlementaires n’existe pas : «Leurs lois doivent être considérées comme impies, selon un ordre de Dieu.» Pour lui, il n’est qu’une seule souverainté sur terre, celle d’Allah. Dans son message, al-Zawahiri met sur le même plan l’interdiction du voile à l’école et «l’incendie des villages en Afghanistan, la destruction des maisons sur les têtes de leurs occupants en Palestine, le massacre des enfants et le vol du pétrole en Irak.» Sans oublier les prisonniers «torturés dans les cages de Guantanamo». Le but de l’opération ? Entretenir un amalgame entre une loi votée en France et l’actualité internationnale. Au siège de la DGSE, à la DST, les analystes planchent. Les propos d’al-Zawahiri doivent-ils être interprétés comme l’annonce de prochains attantats? S’agit-il d’un simple commentaire de l’actualité ou d’une fatwa lancée à une «cellule dormante»? La menace est prise très au sérieux. «On n’est jamais ciblé nommément tout à fait au hasard», s’inquiète un proche de Jean-Pierre Raffarin.
Dans les jours qui suivent, l’UCLAT, la structure du ministère de l’Intérieur, considère qu’il ne s’agit pas d’une fatwa, mais que «ces propos sont d’une virulence susceptible d’encourager des actions violentes» en France. En effet, «en assimilant cette loi aux incendies de villages en Afghanistan (…), al-Zawahiri ne peut que désigner l’Hexagone à la vindicte des extrémistes de toutes sortes». Les spécialistes de l’antiterrorisme s’alarment : «Les messages d’Ayman al-Zawahiri sont d’autant plus inquiétants qu’en règle générale de telles déclarations sont suivies d’effets au déttriment des pays cités. Ainsi, on peut redouter que les intérêts français ainsi que nos ressortissants expatriés soient, comme par le passé, les plus exposés.» Les policiers songent notamment aux menaces qui pourraient peser sur les expatriés ou les touristes français, en Afrique par exemple, à travers «l’incidence potentielle du message d’al-Zawahiri en zone sahélienne». Dans le désert, aux confins de l’Algérie, de la Mauritanie et du Mali, un mouvement terroriste, le Groupe salafiste pour la prédication et le combat (GSPC), a pris l’habitude de rançonner des groupes de voyageurs occidentaux. À Paris, l’on considère que «ces propos pourraient cautionner des actions plus radicales1.»
Mais ce n’est pas tout. Le 15 mars 2004, un mystérieux groupe tchéchène, le «commando Mosvar Baraïev», envoie une lettre de menace au Premier ministre Jean-Pierre Raffarin. Le courrier fait référence à l’allocution d’al-Zawahiri. L’UCLAT se méfie toutefois de son authenticité : «Fermement réfuté par un représentant de la mouvance indépendantiste tchétchène sur le site Internet kavkaz.org, cet envoi relève peut-être du simple canular, mais est indicatif de l’émotion suscitée par cette polémique.»
Début avril, un site islamiste belge prend au mot le leader d’Al Qaïda et menace sans détour la France et le ministre de l’Intérieur : «Lorsque le dialogue sera interrompu, à ce moment-là, les papillons se jetteront sur la lumière et tomberont dans les flammes sans se préoccuper de la mort pour se sauver des tunnels de l’obscurantisme.» L’aimable auteur ajoute: «Et alors la mort deviendra belle, monsieur Sarkozy.» La menace est, cette fois, on ne peut plus claire : si la loi sur le foulard n’est pas retirée, la France sera touchée par des attentats. Le message émane de l’imam syrien Bassam Ayachi, dirigeant du Centre islamique belge, proche du courant salafiste, l’un des plus archaïques de l’Islam, qui a défilé à Paris le 17 janvier 2004 contre la loi sur le foulard.
En France, le discours du numéro deux d’Al Qaïda ne sert donc guère les intérêts des partisans de la liberté du port du foulard à l’école. D’ailleurs, c’est l’émotion du côté du Conseil français du culte musulman. Son président, Dalil Boubakeur, dénonce une «déclaration qui n’est pas à prendre au sérieux, qui n’est pas basée sur l’analyse objective de la situation des musulmans de France».
Dressés contre la loi sur le voile, les responsables de l’Union des organisations islamiques de France, une des trois principales composantes du Conseil, condamnent une «déclaration irresponsable». Non, la «guerre du voile» n’est pas une guerre tout court. Pourquoi al-Zawahiri s’est-il donc immiscé dans le débat français? L’Egyptien parle la langue de Molière. De plus, il nourrirait une vielle rancune à l’égard de la «patrie des droits de l’Homme». Il ne se serait toujours pas remis du fait que la France lui ait refusé un visa en 1996. Les feux de la guerre ont été allumés. Ils ne sont pas près de s’éteindre.

1-«Évaluation de la menace terroriste d’inspiration islamique», UCLAT, 2004.

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