France : Les démons de l’islamisme (7)

France : Les démons de l’islamisme (7)

Les militants du Tabligh frappent des journalistes
Grisy-Suisnes, 11 mars 2004
Dans le quartier parisien de Belleville, la rue Jean-Pierre-Timbaud paraît paisible. Ici les citoyens s’adonnent à l’islamic way of life. Les commerçants s’affairent derrière les étals de viande halal, c’est-à-dire provenant d’animaux sacrifiés selon le rite.
Dans les boutiques d’à côté, des clientes achètent des produits orientaux ou des foulards colorés. Dans les librairies islamiques, des fidèles compulsent les traductions du Coran ou les ouvrages de Roger Garaudy. A une centaine de mètres du haut de la rue, à droite dans le sens de la descente, un bâtiment blanc de deux étages fait office de salle de prière : la mosquée Omar. C’est ici le siège de l’association Invitation et mission pour le foi et la pratique, l’une des deux vitrines officielles en France d’un des mouvements islamistes les plus orthodoxes. Certes, ses dirigeants ont « affiché leur hostilité à tout engagement sur le terrain de l’Islam politique, se déclarant avant tout respectueux des lois de la République en France et s’opposant à toute propagande au sein des lieux de culte 1 ». Mais ces consignes ne sont manifestement pas suffisantes.
Le 21 décembre 2002, le président d’une association considérée comme modérée, la Coordination des musulmans de France, Abderrahmane Dahmane, se présente à la mosquée Omar. Ce fonctionnaire de l’Education nationale à l’habitude de dénoncer les integrists. Il vient discuter de l’«Islam de France» avec les responsables du Tabligh. A sa sortie, sur le coup de 19h45, un petit groupe d’une dizaine d’adeptes l’interpelle. L’un d’entre eux, portant une queue-de-cheval et une djellaba blanche, vocifère : «je te connais. Je t’ai vu à la télévision. Tu as parlé de l’Islam, des fondamentalistes et des barbus. Je vais te montrer qui nous sommes». D’une carrure imposante, Dahmane ne perd pas sang-froid : «Nous sommes en république. Je n’ai pas peur de vous».Le ton monte. La violence des gestes succède celles des paroles.
Ceinturé, Dahmane reçoit un coup de pied. Un des responsables de la mosquée intervient. L’affaire se termine au commissariat. Parmi ses agresseurs, la victime désigne un certain Abdelkrim, de son vrai nom Karim Bourti. Condamné par le passé à trois ans de prison pour «association de malfaiteurs ayant pour objet de préparer des actes de terrorisme», Karim Bourti ne rechigne pas à perturber les prêches.
Certains de ses proches se livreraient d’ailleurs au racket sur le président de l’association Foi et Pratique, le Tunisien Hamadi Hammami. Interrogé par les policiers, le «guide incontesté» du Tabligh en France concède que Karim Bourti a menacé de le «chasser de la mosquée». Cet homme charismatique de soixante-neuf ans a pourtant une forte légitimité. Ancien peintre en bâtiment, il a installé le Tabligh en France en 1972. Depuis, Hammami règne sur la mosquée Omar. Sa carrière a toutefois connu quelques parenthèses. En 1995, il a été interpellé lors d’un séjour touristique en Tunisie, puis condamné à trois ans de prison pour « activités supposées subversives », en faveur d’u mouvement islamiste d’opposition. De retour en France en avril 2002, Hammami s’est imposé dans la hiérarchie du «clergé musulman» : il est aujourd’hui le trésorier adjoint du Conseil français du culte musulman, mis en place par Nicolas Sarkozy au printemps 2003. Hammami n’est pas un tendre. Un an plus tard, en mars 2004, devant les grilles du château de Villemain, à Grisy-Suisnes, en Seine-et-Marne, où le Tabligh est implanté, il est présent lorsque est agressé une équipe de journalistes de Canal+ qui a le mauvais goût de tourner un reportage sur son mouvement. En fait, environ cinq adeptes s’en prennent au rédacteur, au caméraman et au preneur de son. Le premier est même frappé avec un manche de pioche. L’affaire fera l’objet de poursuites judiciaires. Les fidèles de la mosquée Omar ne sont donc pas tous des agneaux.
Selon un témoin interrogé après l’agression, certains «barbus» de la mosquée cherchaient à «recruter des gens pour le djihad de manière insidieuse». De fait, les «anciens» de la mosquée de la rue Jean-Pierre-Timbaud s’illustrent souvent. Jusqu’en 2002, certains ont effectué des «randonnées» en région parisienne, en Normandie et dans les Alpes. Il s’agissait de sélectionner des candidats au Djihad. Brahim Yadel, détenu sur la base américaine de Guantanamo, et Djamel Loiseau, retrouvé mort en Afghanistan, ont aussi fréquenté le lieu de culte.
Interpellé en Australie en 2003, un autre militant islamiste, Willy Brigitte, y avait des accointances.
Soupçonné d’avoir fomenté un attentat lors de la Coupe du monde de football en France en 1998, Omar Saïki en avait fait son quartier général. Et le cerveau de la vague d’attentats ayant fait treize morts et deux cent soixante blessés à Paris en 1985 et 1986, Fouad Ali Saleh, y avait recruté ses deux complices marocains.
Le Tabligh, antichambre des islamistes radicaux et berceau du terrorisme ? D ès 1995, les RG considèrent en tout cas que «le Tabligh constitue un  »ventre mou’ » d’où émerge depuis une dizaine d’années la plupart des responsables de l’Islam radical en France 2 ». Relais du Front islamique du salut (FIS), le parti islamiste algérien, qui a nourri des mouvements armés, deux hommes, Moussa Kraouche et Abdesslam Boulanouar, ont été formés dans un autre endroit,la mosquée Bilal à Saint-Denis, sous influence du Tabligh. Le premier à été interpellé en novembre 1993 lors du premier coup de filet anti-islamiste en France ; le second en décembre 1999 , à l’aéroport de Pasay City (Philippines). Il détenait une capsule explosifs, un cordeau détonant et un manuel d’utilisation d’explosive, Par ailleurs deux terroristes, Redouane Hamadi et Stéphane Ait-Iddit, condamnés à mort au Maroc pour l’attentat de Marrakech d’aout 1994, avaient effectué un «voyage» du Tabligh au Pakistan.
Plusieurs anciens du Tabligh de l’Essonne ont porté aide et assistance aux groupes islamiques armés algériens. Cela fait beaucoup.
Véritable rouleau compresseur, le mouvement piétiste du Tabligh a été fondé en 1927 dans le nord de l’Inde, une région située aujourd’hui au Pakistan. Rattaché au sunnisme, le courant majoritaire de l’Islam, le mouvement est «profondément fondamentaliste dans la mesure où il prône l’obéissance intégrale aux règles de la chariâ, la loi musulmane3». L’application mécanique des règles coraniques provoque «un repli intérieur dans la société occidentale» et apparente le Tabligh à «une véritable secte», ce dont il se défend vigoureusement.
Son objestif : rassembler le plus possible de nouveaux pratiquants selon les règles de la Dâawa, l’appel en arabe. Lors de «stages» à la mosquée Omar, les élèves ne se séparent jamais. Le groupe apprend à manger à la mode islamique, «genou au sol pour laisser à l’estomac une place pour accueillir la nourriture, une pour l’eau et une autre pour l’air 4». La main gauche ne doit pas être utilisée sauf pour aider la droite à rompre le pain. Le menu du petit déjeuner est imposé conformément à ce que mangeait le Prophète : pain avec de l’huile d’olive et de la confiture. Le soir, les adeptes dorment sur le côté droit en écrivant Mohamed (en arabe) avec leur corps3. Il est également rappelé quelques principes : «Le bon musulman doit parler peu pendant sa restauration, car s’il se tait, il fait comme les juifs, et s’il parle trop, il agit comme les Français. Il est important de se démarquer de ces deux communautés.» Le «stage» prévoit également l’application sur le terrain de la Dâawa. L’exercice se fait par groupes de trois individus aux rôles bien définis. Le premier indique les personnes à qui s’adresser. Le deuxième, appelé caïd, doit vérifier l’heure, afin de ne pas être en retard pour la prière, et doit rappeler constamment le principe de la Dâawa».
Ce principe oblige à engager toute marche avec le pied droit en disant : «Le bon Dieu est avec nous.» Le dernier doit convaincre les personnes abordées «sans toutefois trop insister». Ce fonctionnement relève d’une curieuse inspiration. Il se prolonge d’ailleurs pour les plus motivés par un séjour à l’étranger, en général au Pakistan ou en Afghanistan. «Censés approfondir leurs connaissances religieuses dans des camps d’entraînement où ils reçoivent une formation type commando», observent les RG dès 1997.
L’une des menaces tient justement à la compétition à laquelle se livrent les mouvements implantés en France. Ainsi, l’association Foi et pratique de Hammami subit-elle la concurrence d’une autre organisation du Tabligh, déclarée en 1978, Tabligh ad-Dawa Il Allah. Reconnue par la maison-mère du Pakistan, si l’on peut dire, celle-ci ne se contente pas de la rigueur piétiste : « En accord avec les instances dirigeantes du Tabligh au Pakistan, le mouvement ne s’oppose pas à l’engagement de ses adeptes sur le terrain politique. De nombreux exemples ont notamment montré l’utilisation des filières religieuses du Tabligh par les mouvements de lutte armée, dans l’acheminement des candidats moudjahidine, vers les camps d’entraînements militaires pakistano-afghans 2.» Les mosquées représentent un vivier. Au total, le Tabligh contrôle cent soixante-trois lieux de culte en France, ce qui en fait la seconde mouvance derrière l’UOIF. L’islam de France va avoir fort à faire pour se débarrasser de ses démons.

1- «La présence fondamentaliste en France», Direction centrale des Renseignements généraux (DGRG), 23 décembre 2003.
2- «Mouvement à caractère sectaire, le Tabligh, terreau de l’islamisme radical», DGRG, 28 septembre 1995. 3- Ibid.
4- «Procédure de formation des missionnaires de la Dâawa au sein du mouvement Tabligh sur Paris», RG, 14 mars 1996.

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