France : Les démons de l’islamisme (9)

France : Les démons de l’islamisme (9)

Le détenu de Guantanamo s’entraîne en Normandie
Étretat, 2000
Dans la Renault 19 gris foncé, immatriculée à Paris, la cassette diffuse des chants religieux, entrecoupés de bruits d’hélicoptères et d’armes à feu. Le petit groupe à bord prend la direction des Alpes. Au programme : randonnée et bivouac. L’ambiance est bon enfant. Pas de Ben LAden à l’horizon. Mais le tourisme n’est pas pour autant la principale préoccupation de ces cinq voyageurs. Arrivé au pied des montagnes, le chef de la bande, habillé à l’afghane, décide de faire en quatre jours un parcours de grande randonnée qui en nécessite normalement sept. Le défi à relever n’est pas mince pour des novices en marche alpine. Malgré l’approche du printemps, la montagne est encore très enneigée. L’ascension est pénible. Les alpinistes amateurs croisent des randonneurs mieux équipés, qui leur déconseillent de poursuivre leur ascension. Mais le chef du groupe, cartes et bossole à la main, s’entête. Les marcheurs passent la première nuit sous la tente. Le deuxième soir, ils s’abritent dans un refuge. Les seuls repos autorisés sont ceux consacrés à la prière ou à la restauration.
Ces randonneurs s’imaginent gravir les montagnes afghanes, tels les moujahidine boutant l’occupant soviétique. Ils se racontent les exploits de leurs «frères» d’Afghanistan ou de Tchétchénie. Ils évoquent ensemble les «pays où il est plus facile de vivre l’Islam», l’Arabie saoudite, la Mauritanie, mais aussi l’Afghanistan. Cette balade virile sur les les sommets des Alpes constitue en fait un véritable stage. Son objet? Sélectionner les éléments les plus prometteurs pour la guerre sainte. L’un des participants, un Algérien de trente-sept ans vivant en France, explique que «le but de ces randonnées en montagne était de voir les limites physiques de chacun, voir jusqu’où on pouvait aller 1». De fait, certains sont à bout. La troisième nuit vire au cauchemar : les hommes dorment directement dans la neige. «Lorsque je disais que j’avais froid, on m’expliquait qu’en Tchétchénie les frères avaient encore plus froid», confiera un Marocain de trente ans 2. Grelottants, épuisés, deux randonneurs craquent. Contre l’avis de leurs «frères», ils décident d’appeler les secours. Ils composent le 112 sur leur portable et entrent en contact avec les CRS. Les sauveteurs interviennent et passent la nuit avec les marcheurs dans un secteur abrité : «J’ai reconnu leur écusson sur leur tenue», dira l’un des rescapés 3. Le lendemain, un hélicoptère ramène tout ce beau monde en lieu sûr. Les secouristes de la police nationale ignorent qu’ils viennent de sauver la vie de futurs volontaires du djihad. À partir de 1998, les premières randonnées sont organisées en Normandie. L’expédition est insolite, mais non violente: «On nous regardait avec curiosité car nous étions barbus et porteurs de gros sacs», racontera l’un d’eux, un Guadeloupéen de trente-six ans, Willy Brigitte 4. Après un passage à l’office de tourisme, les hommes plantent les tentes dans la campagne, non loin d’Étretat, marchent au bord de la mer et discutent autour d’un feu de bois : «Nous voulions nous retrouver entre musulmans», indique un randonneur. Dans cette sorte de camp scout islamiste, les discussions portent sur «le fait de savoir ce qu’est un bon musulman». De la Normandie aux Alpes ne subsistent que les plus résistants. Mais ils n’en ont pas terminé avec l’endoctrinement. Pour entretenir la motivation, les recruteurs maintiennent la «cohésion» du groupe à proximité de Paris. La bande se retrouve maintenant dans la forêt de Fontainebleau. «Cela permettait de faire en sorte que chacun ne soit pas gangrené par le train-train quotidien», raconte un islamiste. Au programme : marche de nuit, orientation à la boussole, courses avec sac sur le dos, concours d’arbalètes… «Nous avons fait aussi de la lutte entre nous, à mains nues, de type close-combat», se souvient un campeur. Pour tester la témérité de ces jeunes volontaires, les instructeurs tendent une corde entre deux arbres pour «faire un pont de singe». Les stagiaires sont censés traverser à quelques mètres du sol. Certains refusent l’épreuve. Ensuite, le groupe se sépare en deux équipes, chacune munie d’un talkie-walkie. Elles s’adonnent à une sorte de chasse à l’homme version fondamentaliste.
Un militant confesse : «Tout cela était bel et bien un entraînement militaire, dans le but de se forger une âme de guerrier. Une sorte de préparation en vue de combattre pour le jihad.» Les échanges sont désormais plus directs. Entre eux, ils parlent ouvertement de la guerre sainte en Tchétchénie et en Afghanistan. Prudents, les chefs de groupe n’évoquent pas l’envoi des volontaires dans les zones de combat. «Le but de tout cela était de faire apparaître ceux qui parmi nous étaient les plus motivés pour quitter la France et partir s’entraîner mais sans que ce soit dit explicitement», analyse un ancien «stagiaire». La force de ces opérations musclées est d’amener les participants à proposer d’eux-mêmes leurs services pour la cause. Une sorte d’endoctrinement progressif, visant à détacher les jeunes de leur environnement familial et amical. L’ancien adepte se souvient de l’efficacité du procédé : «Ils avaient réussi à avoir une véritable emprise sur moi en faisant le vide autour de moi. Ayant une vie stable, une femme qui s’occupait de moi et un travail, j’ai résisté, sinon je pense que j’aurais pu glisser.»
En revanche, les plus fragiles, qui n’ont pas d’attaches familiales, dévalent lentement la pente des Alpes vers les vallées afghanes. L’un des marcheurs de la Normandie, Djamel Loiseau, franchit le pas : à l’hiver 2001, il est retrouvé mort de froid près de Tora Bora, en Afghanistan, là même où Ben Laden se serait longtemps caché. L’un des participants du stage des Alpes, Samir Feraga, disparaît aussi dans les montagnes afghanes après l’offensive américaine.
Son corps ne sera jamais retrouvé. Un autre randonneur, rahim Yadel, finira dans une cellule de la base américaine de Guantanamo, à Cuba. Un quatrième, Willy Brigitte, tourne en rond dans une geôle parisienne, après avoir été arrêté en Australie. Il est soupçonné d’y avoir préparé un attentat pour le compte d’un mouvement fondamentaliste pakistanais, Lashkdar el-Taïba. Les pentes douces du Jura, la forêt de Fontainebleau, celle de Rambouillet ou encore les falaises d’Étretat, tous les décors sont bons pour s’entraîner. Préparant une attaque contre un hôtel à Marrakech en août 1994, les recruteurs organisaient des formations militaires dans des départements peu urbanisés, tels que la Drôme, l’Ardèche ou le Vaucluse. Sur les pentes du mont Ventoux, le petit village de Bédoin (sic) a servi de «base d’entraînement». Lors des stages, entraînement physique (jogging, arts martiaux) et exercices de tir (pistolets à plomb, pistolet-mitrailleur) étaient combinés. Le Loiret a aussi servi de cadre à leurs exercices. Depuis lors, au cours de perquisitions diverses et variées, les policiers ont plusieurs fois eu la surprise de découvrir la parfaite panoplie du routard.
Revue non exhaustive des objets saisis le 6 octobre 2003 dans la chambre d’hôtel occupée à Paris par un suspect lié au «groupe des campeurs» ; sac de couchage, couverture de survie, pelle type US, filet de camouflage, chaussettes grand froid, poncho kaki, trousse de secours, lampe frontale, boussole de voyage (indiquant la direction de La Mecque!), allumettes waterproof résistant au vent. Et, au milieu, des brochures de propagande islamique. Le djihad nécessite des militants méticuleux, qui ont toutes les apparences du citoyen respectueux des lois. C’est ce qui rend la lutte si difficile.

1- Procès-verbal d’audition de Khelaf Hamam, DST, 8 octobre 2003.
2- Procès-verbal d’audition de Karim Abadi, DST, 21 mai 2003.
3- Extraits de déclarations de participants à ces «randonnées» devant les policiers de la DST.
4- Procès-verbal d’audition de Willy Brigitte par Jean-Louis Bruguière, 18 novembre 2003.

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