La chasse aux nazis (3)

La chasse aux nazis (3)

Après des mois de relations de plus en plus amicales, «Herr Künzle» a fini par gagner sa confiance et à le persuader de se rendre à Montevideo, en jouant sur sa cupidité – malgré les mises en garde de la femme et du fils de Çukurs qui se méfiaient de cet Autrichien tentateur. Nous avions loué une villa à Montevideo. A l’heure dite, Çukurs a sonné et s’est trouvé assailli par quatre hommes en tenue de sport. Il a tenté de sortir son pistolet de la poche arrière de son pantalon en hurlant : «Lassen Sie mich sprechen !» Cet homme, resté sourd aux supplications des mères juives forcées d’assister à la tuerie de leurs enfants, voulait qu’on le laisse parler… nous l’avons abattu avec sa propre arme. Puis nous l’avons couché dans la caisse en bois préparée à cet effet en plaçant sur le cadavre le dossier énumérant tous les crimes de Çukurs contre les Juifs de Lettonie. Et nous avons ajouté : « Au nom de ceux qui n’oublient pas » De retour en Israël, nous avons contacté des agences de presse dans le monde et annoncé l’exécution de Çukurs par « ceux qui n’oublient pas ». Nous avons donné l’adresse de la villa à Montevideo. La presse est parfois bien paresseuse. Il a fallu attendre une semaine pour que le premier journaliste arrive à la villa, en compagnie de la police. Bien entendu, le Mossad n’a pas revendiqué la responsabilité de cette exécution. Mais pour les criminels nazis cachés en Amérique du Sud ou ailleurs, le message était clair. Tôt ou tard, le bras d’Israël pouvait les atteindre – non pas pour les faire passer en jugement à Jérusalem, mais pour les liquider. Comme Çukurs. Meir Amit a reçu le rapport sur l’exécution de Çukurs alors qu’il se trouvait en visite davantage deux ans plus tard, à l’occasion de la visite officielle à Paris du maréchal Abdul Hakim Amer, vice-président de la République égyptienne et homme de confiance de Nasser. Mon journal m’a chargé de couvrir l’événement, et ma carte de presse me permet de franchir les cordons de sécurité et d’embarquer sur le bateau-mouche qui emmène l’hôte de marque le long de la Seine pour lui faire admirer Paris. Sur le pont du bateau-mouche inondé de soleil, on sable le champagne. Le maréchal Amer est accompagné d’une importante suite d’officiers supérieurs et de hauts fonctionnaires, en grande tenue. Je les photographie tous en gros plan, d’une distance de moins d’un mètre. Grand scoop pour le journal « Maariv », qui titrera : « Un journaliste israélien sur un bateau-mouche parisien en compagnie de l’élite du régime égyptien». Le bateau-mouche regagne le débarcadère du pont Alexandre-II. Levant la tête, j’ai la surprise de reconnaître Zeev Slutzky, qui joue les touristes. Il est sûrement en train de photographier les passagers qui débarquent, plutôt que les rives de la Seine. Faisant semblant de ne pas le reconnaître, je me dirige vers le pont de l’Alma. Zeev m’emboîte le pas. Il finit par m’accoster et demande en souriant : – Qu’est-ce que tu faisais sur ce bateau-mouche ? – Je suis passé aux Egyptiens. Je travaille maintenant pour eux. Zeev éclate de rire. – Mais encore ? – Ce que tu as fait d’en haut, je l’ai fait de près. Je les ai tous photographiés en gros plan. Sauf que mes photos feront un scoop dans le « Maariv », un journal public, alors que toi, tu travailles pour un organe secret ! Après une longue promenade à pied le long de l’avenue George-V, nous entrons prendre un café au bar de l’hôtel Prince de Galles. Avant de nous quitter, zeev dit : – Tu n’as peut-être pas identifié tous les présents. Le type corpulent avec moustache et lunettes noires est à la tête du programme balistique égyptien, « Herr Doktor Mahmoud » Khalil. Dans la nuit du 6 octobre 1973, je rencontre Zeev chez Ariel Sharon à Beersheba. Zeev a demandé un congé spécial du Mossad à la première heure du déclenchement de l’offensive-surprise égyptienne au Sinaï. Quelques jours après, dans le half-track d’Ariel Sharon qui roule le long du canal de Suez, Zeev me dit : – C’est ici que ça se passe maintenant, pas au Mossad . Le 8 octobre, sous un tir nourri de l’artillerie égyptienne, je demande à Zeev la permission de le photographier à bord du half-track qui se faufile entre les obus. Il est coiffé d’un casque d’acier, un demi-sourire aux lèvres. Je me suis toujours abstenu de photographier mes amis tant qu’ils servaient dans les rangs du Mossad. Ce sera la dernière photo de Zeev en vie. Le 16 octobre au matin, au bord du canal de Suez, il est tué d’un éclat d’obus égyptien, à moins de cent mètres de moi, quelques heures après ses révélations sur l’incroyable affaire Çukurs. Nahalal, Alger, Casablanca, Montevideo, Paris. La mort l’a rattrapé à Suez.
• D’après «Mossad, 50 ans de guerre secrète» de Uri Dan

Articles similaires

Laissez un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *