L’ami des rois s’explique (1)

L’ami des rois s’explique (1)

Il était réservé au Français que je suis de vivre une aventure extraordinaire qui devait se prolonger pendant trente-neuf ans et dont je me propose dans cet ouvrage de raconter les moments les plus marquants. En octobre 1937, je fus amené à connaître, dans les circonstances que je préciserai, Sa Majesté Sidi Mohammed Ben Youssef, Sultan du Maroc. D’emblée, je fus admis dans son intimité et, dès ce moment, se forgea entre le Souverain et moi-même, une amitié qu’aucun nuage n’assombrit jamais et que renforcèrent le temps ainsi que les événements que nous vécûmes, côte à côte, Lui, les orientant souvent du haut de son trône, et moi les contemplant des coulisses. Je reste donc le témoin d’un effort passionné et passionnant, poursuivi avec persévérance, sans heurts et sans discontinuité, inspiré par un patriotisme intransigeant mais humain et généreux. Seule, une mort cruelle et imprévue interrompit une amitié qui fut pour moi si chère et si flatteuse. La faveur que le Roi ne cessa de me témoigner me valut l’estime de ses sujets et mon souci constant fut de me montrer digne de tels honneurs que je devais à l’exercice d’une magnifique profession et qui s’adressaient moins à ma personne qu’à mon pays. Parmi tous les bienfaits dont me gratifia Mohammed V, le moindre ne fut pas de m’avoir permis d’assister, d’une place privilégiée, à la métamorphose d’un jeune Sultan, pour ainsi dire inconnu et au pouvoir très limité, en un Roi qui, après avoir donné l’indépendance à son pays, ne devait pas tarder à prendre place sur la scène de la politique internationale. Cette métamorphose fut longuement méditée, patiemment exécutée et cette persévérance devait connaître sa récompense le 6 novembre 1955, date de la signature du traité de la Celle Saint-Cloud, qui reconnaissait l’indépendance du Maroc. Mais cette Indépendance, dans l’esprit de l’homme politique ne constituait qu’une étape : elle marquait un début et non une fin. Après un règne qui fut long mais exceptionnellement rempli, Mohammed V est mort encore jeune, alors que l’avenir semblait lui appartenir, un avenir qui promettait d’être particulièrement fécond, car le Roi disposait, désormais, de deux atouts qu’avait ignorés le jeune Sultan Sidi Mohammed Ben Youssef : l’expérience et le prestige. L’oeuvre de Mohammed V continue sous les auspices de Sa Majesté Hassan II, qui est non seulement son fils et son héritier, mais qui pendant vingt ans fut son disciple. Ainsi est assurée la continuité de l’effort qui seule est garante du succès. J’ai toutes sortes de raisons d’éprouver pour Sa Majesté Hassan II les sentiments d’un très respectueux et profond attachement. Le Souverain est, à mes yeux, le fils d’un Auguste Ami, avec lequel, pendant 24 ans, j’ai entretenu des liens d’une amitié révérencielle que seule la mort a interrompue. Il est de ceux qu’on connaît depuis si longtemps qu’on se sent autorisé à dire qu’on les a vu naître… ou presque. Mais ces raisons sentimentales ne sauraient rentrer en ligne de compte lorsqu’il s’agit d’évoquer et d’apprécier la personnalité d’un chef d’Etat responsable des destinées du Maroc et je crois donc mon jugement intellectuellement désintéressé. J’ai eu la chance exceptionnelle d’avoir pu assister à la naissance puis à la croissance de ce jeune Etat marocain, aujourd’hui adolescent, croissance qui n’a pas fini de surprendre. Cette chance je la dois aux deux Augustes Souverains, qui ont daigné m’honorer de leur constante et très bienveillante amitié. Dans les pages qui vont suivre, je n’ai pas cherché à empiéter sur le domaine de l’historien. Je me suis contenté de rapporter ce que j’ai vu et j’ai eu davantage le souci de l’anecdote, que celui de ciseler avec précision les événements dont je fus le contemporain et dont certains ne parvinrent à l’audience publique qu’après être passés à travers les prismes déformants de l’ignorance et de la calomnie.

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