L’ami des rois s’explique (2)

L’ami des rois s’explique (2)

Bien souvent les admirateurs de Lyautey n’ont eu en vue que ces seules réalisations spectaculaires et toutes matérielles. Celles-ci, au demeurant, se sont poursuivies après son départ : le pli était pris, il fut relativement facile de poursuivre dans la voie tracée. Les conceptions politiques de Lyautey sont moins connues car elles demeurent moins apparentes. Et pourtant ces conceptions, il est facile de les connaître, tant par ses actes, que par ses écrits et que par les confidences recueillies auprès de lui par ses collaborateurs. N’ignorant rien de l’histoire du Maroc, conscient de ses possibilités et de son avenir, Lyautey entendait préparer cet avenir. Dans l’immédiat, il s’attacha à achever l’unité politique du pays et cela nullement au nom de la puissance protectrice mais au nom du Sultan, chef religieux et temporel. S’il m’est permis d’avoir recours à une comparaison empruntée au cinéma, je dirais que cet Etat moderne qu’il avait créé ne devait apparaître qu’en surimpression sur le vieux Maroc. Cet outillage n’était destiné qu’à permettre à celui-ci, réveillé d’un long sommeil et rajeuni, de prendre place dans le concert des nations, à côté d’une France associée ou alliée. Lyautey, qui n’a cessé de le répéter, cherchait à éviter à tout prix que le Maroc ne devînt une nouvelle Algérie. Il avait le double souci, d’une part, d’éviter les méfaits d’une administration directe et, d’autre part, de préparer les élites. Sans doute se souvenait-il de ce qu’il écrivait, alors que tout jeune officier se trouvait au Tonkin en 1894 : « … faire du protectorat et non de l’administration directe. Au lieu de dissoudre les anciens cadres dirigeants, s’en servir. Gouverner avec le mandarin et non contre le mandarin. Partir de ceci qu’étant destinés à ne jamais être qu’une infime minorité, nous ne pouvons prétendre à nous substituer mais tout au plus, à diriger et à contrôler; donc ne froisser aucune tradition, ne changer aucune habitude, nous dire qu’il y a dans toute société une classe à gouverner ; mettre la classe dirigeante dans nos intérêts… » Un Résident Général se méprenant sur le non-conformisme de mes idées prétendait qu’il ne désespérait pas de me voir un jour porter la Djellabah. C’était là bien mal me connaître et aussi mal connaître les Marocains. Ceux-ci n’ont en général que mépris pour celui qui renie ses origines et, pour avoir droit à leur estime, il ne faut pas craindre de leur faire connaître très franchement ce qu’on pense. Tous mes amis marocains savent donc que je suis fier de l’oeuvre accomplie par la France dans leur pays et que je professe pour la mémoire de Lyautey une admiration qui ne cesse de grandir. Lorsque le temps aura passé, l’homme apparaîtra dans toute sa grandeur et je ne doute pas qu’un jour, un hommage unanime ne lui soit rendu. Seule une nation au passé séculaire comme la France peut produire un Lyautey. Au moment de mon départ pour Rabat, une de mes amies, parente du Maréchal, avait cru bien faire en lui demandant de me recevoir. Il s’y refusa, mettant en avant qu’il ne s’occupait plus du Maroc depuis qu’il en était parti et il ajouta, dans un style autant militaire qu’imagé, que l’impulsion qu’il avait donnée au pays d’un coup de botte énergique au bas des reins lui promettait un bel avenir. Si je n’ai jamais eu l’occasion de rencontrer Lyautey j’ai, en revanche, reçu une lettre de lui dans des conditions assez curieuses. Ayant appris que le Maréchal accueillait volontiers les Français qui s’étaient fixés au Maroc, je profitai d’un séjour à Paris pour aller frapper à la porte de son domicile de la rue Bonaparte. On me répondit qu’il était à Thorey. Je laissai ma carte. Quelle ne fut pas ma surprise de recevoir quelques semaines plus tard, à Rabat, la lettre suivante : « Le Maréchal Lyautey, 5 Rue Bonaparte, 17/1/1934. Comme je suis donc touché, mon cher Docteur, de votre fidèle souvenir que, de mon côté, je garde précieusement et je vous envoie mes meilleurs voeux. Très affectueusement. Signé : Lyautey. » Or, non seulement je n’avais jamais été présenté au Maréchal, mais il avait quitté Rabat depuis six ans lorsque j’y arrivai moi-même. Il faut voir dans ce geste de souci d’un grand chef désireux de ne pas décevoir le collaborateur anonyme qu’il ignorait mais qui, lui, ne l’ignorait pas. Le successeur du Maréchal à la Résidence Générale fut Théodore Steeg, agrégé de philosophie, protestant intègre, politicien convaincu de la catégorie des radicaux barbus ; s’il rendit un service éminent au Maroc en favorisant l’accession au Trône du futur Mohammed V, en revanche, il en rendit un bien mauvais à la France en introduisant dans le pays le virus de la politique telle qu’on la conçoit sur les bords de la Seine, et aussi en créant ces centres de colonisation, auxquels Lyautey s’était toujours formellement opposé, prévoyant les conflits auxquels ils pourraient donner naissance. Ce qu’on convient d’appeler la pacification du Maroc était en cours et elle ne fut achevée qu’en 1934. Jusqu’à cette date, en effet, il existait au Maroc des zones insoumises et chaque printemps, une campagne militaire était organisée qui, après un baroud d’honneur, qui ne s’effectuait pas sans que le sang ne coulât, d’un côté comme de l’autre, se terminait par la soumission de tribus jusqu’alors réfractaires. C’est en 1933, dans le Tafilalet, que fut tué Henri Bournazel. On peut considérer, comme le faisait un ancien directeur des finances, Etienne Branly, que la période du protectorat français sur le Maroc de 1912 à 1956 peut être divisée en trois périodes. La première finissant en 1925 avec le départ de Lyautey, qui fut la période de la création. Ce stade initial fut suivi d’une période de la guerre et de l’après-guerre. C’est cette période de stabilisation que je conus à Rabat lors de mon arrivée en 1932.

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