Le jeu des deux espions (2)

Le jeu des deux espions (2)

Elie Cohen est arrivé à Damas en se faisant passer pour le fils d’émigrés syriens en Amérique du Sud, qui a décidé de regagner la patrie. Ayant longtemps séjourné à Buenos Aires pour préparer sa couverture, il est muni d’authentiques papiers d’identité argentins. Cohen a laissé derrière lui en Israël toute sa famille – femme, enfants, parents, frères et soeurs – pour entreprendre sa mission de loup solitaire. L’affaire d’import-export qu’il a montée dans la capitale syrienne lui a permis, de proche en proche, de gagner la confiance de hauts fonctionnaires et d’officiers supérieurs de l’armée. Il communique par radio les renseignements qu’il réussit à glaner concernant le renforcement de l’armée syrienne et son dispositif de tranchées sur le plateau du Golan – menace permanente que fait peser la Syrie sur Israël. « Ce que l’état-major des armées décidait le matin à Damas était retransmis le soir même à Tel-Aviv par l’espion israélien », raillent les journaux syriens. L’arrêt de mort par pendaison rendu par le tribunal militaire extraordinaire établi à Damas pour la circonstance est un coup très dur pour le Mossad. Dans l’histoire de l’espionnage international, rares sont les cas où la tentative de sauver un agent de la potence a donné lieu à une telle quantité d’efforts aussi intensifs qu’étendus. Dès l’ouverture du procès à grand spectacle monté à Damas, le Mossad s’est assuré les services de deux grands avocats français, maître Arrighi et maître Mercier, par l’entremise de l’ambassade d’Israël à Paris. Mercier se rend aussitôt à Damas, mais n’obtient pas la permission de voir Cohen. Un ancien colonel de l’armée française, qui a des contacts à Damas, se porte volontaire pour aller proposer aux généraux syriens « acompte » d’un demi-million de dollars – somme fabuleuse à l’époque – sur une transaction financière ayant pour objet de sauver la vie d’Elie Cohen. Le Mossad fait même intervenir Fidel Castro, qui propose à Damas la livraison, financée par Israël, de millions de dollars en équipements agricoles et médicaux dont la Syrie a tant besoin. Uniquement pour qu’Elie Cohen ne soit pas pendu, qu’il ait peut-être la chance de revoir un jour sa famille. Fait intéressant, les autorités syriennes n’ont jamais dit non, faisant toujours miroiter l’espoir, la possibilité de négocier. Mais le Mossad ne veut pas se contenter d’allusions obscures. L’épouse d’Elie Cohen est dépêchée à Paris pour tenter de mobiliser l’opinion publique. Alors que je dois toujours continuer à me taire et que les journaux d’Israël continuent de garder le silence sur l’affaire, la presse française s’arrache Mme Cohen. Ses interviews, publiées dans France-Soir, Le Figaro et plusieurs autres journaux, s’attachent à démontrer que l’opinion publique d’un pays aussi important que la France considère avec horreur l’arrêt de mort prononcé contre l’agent israélien. Le Mossad déploie tous les moyens possibles pour transmettre son message à Damas : l’ère des condamnations à mort est révolue dans le monde de l’espionnage, on ne pend plus les agents démasqués mais on attend les circonstances propices à un échange. A l’exemple des Américains et des Soviétiques. A l’époque, Joseph Hadass – il occupera plus tard les fonctions d’ambassadeur puis de directeur général du ministère israélien des Affaires étrangères – est le conseiller politique de l’ambassade d’Israël à Paris. Habitant moi-même Avenue de Wagram, en face de l’ambassade, je me rends presque tous les matins à son bureau pour me tenir au courant de l’évolution des démarches diplomatique déployées en faveur d’Elie Cohen. C’est au plus fort de ses tentatives pour sauver la vie de son agent, que le Mossad reçoit un nouveau coup : Lopez vient d’être arrêté au Caire. Un agent du Mossad en poste en Europe m’invite à le rencontrer de toute urgence. Il me donne à peine le temps de m’asseoir : – Il s’agit de Wolfgang Lotz. Nous savons que tu travailles aussi pour l’hebdomadaire Stern. – C’est exact. – Ses reporters ont découvert la véritable identité de Lotz. Ils savent que c’est un Israélien qui a servi dans les rangs de Tsahal. – Ils ont d’excellents reporters, dis-je avec un orgueil tout professionnel. – Parfait, mais cette excellence peut mener Lotz à la potence… Le visage bronzé de mon interlocuteur se ferme. Il poursuit gravement : – On m’a donc demandé de te prier d’aller expliquer la chose au rédacteur en chef. De notre côté, nous faisons d’autres démarches pour que la publication de ces détails soit reportée jusqu’à la fin du procès de Lotz. Nous paierons tes frais de déplacement jusqu’à Hambourg. C’est très important… – Je suis journaliste. Il n’est pas question que j’accepte un sou de qui que ce soit hors d’une rédaction de journal, surtout pas d’un service d’espionnage. Le « Maariv » couvre tous mes frais en Europe. Puisqu’il s’agit de sauver une vie humaine, et à plus forte raison celle d’un compatriote, je considère que ce sera pour moi un privilège d’y contribuer, dans la mesure du possible. Arrivé à Hambourg par le premier vol disponible, je pose ma valise à l’hôtel Atlantic et me précipite à la rédaction du Stern. A l’époque, vingt ans avant le fiasco de la publication du faux journal intime de Hitler, il est considéré comme un des plus importants magazines illustrés du monde, un des plus respectables aussi – l’équivalent du Life américain ou du Paris Match français. Je demande à voir mon ami Egon Vacek, un jeune rédacteur plein d’entregent, qui dirige la rubrique internationale. Je l’ai connu en 1960, à la suite de l’enlèvement d’Eichmann par le Mossad : aussitôt débarqué en Israël, malgré le secret entourant l’affaire, il avait réussi à écrire de bons articles. Je l’y avais aidé dans la mesure du possible. Ayant appris qu’il possédait une sorte de journal rédigé par Eichmann à Buenos Aires avec l’aide d’un journaliste hollandais, je l’avais tout d’abord contacté à ce sujet. Il m’avait proposé un marché donnant donnant : l’information sur la vie d’Eichmann en Argentine en échange de détails sur son incarcération et son interrogatoire. Pour un correspondant du « Maariv », cette affaire n’était pas mauvaise du tout. Il m’offrait beaucoup plus que je ne pouvais lui donner ! J’ai ensuite appris que des agents du Mossad – Isser Harel cherchait à rassembler tous les renseignements possibles sur Eichmann avant l’ouverture du procès – avaient profité d’une absence du journaliste de la chambre à l’hôtel Dan de Tel-Aviv pour photographier le précieux document. Quoi qu’il en soit, nous nous étions liés d’amitié, et c’est lui qui m’avait proposé de travailler pour Stern. Egon Vacek m’accueille donc ce jour-là avec un grand sourire au-dessus de sa barbiche toujours aussi soigneusement taillée. Il m’entraîne dîner dans un restaurant voisin de la rédaction. Je commande une soupe à la queue de boeuf, comme je le fais d’habitude par temps froid dans les restaurants allemands, d’abord parce que c’est bon, ensuite pour le nom qui me plaît : Ochsenschwanzsuppe. – Il y va de la vie d’un homme… – D’accord, mais nous sommes un magazine d’information. C’est une histoire sensationnelle. Nous savons que le Mossad était derrière les attentats contre les savants allemands en Egypte et en Europe. Et maintenant qu’il s’avère que l’homme qui a fourni les renseignements à leur sujet est un Israélien qui se faisait passer pour un ancien officier de la Wehrmacht, c’est… – Le scoop est à vous. Personne d’autre n’est au courant. Qu’est-ce que cela changera pour vous d’en retarder la publication de deux ou trois semaines, jusqu’après le verdict du tribunal égyptien ? – Le reporter chargé de l’affaire est passé par les services de sécurité. Cette expérience lui a bien servi. Il a travaillé dur, il mérite d’être publié. Il a mené une enquête en règle pour découvrir la véritable identité de Lotz. C’est en farfouillant dans les listes de l’état civil et du recensement qu’il a découvert sa date de naissance, la date à laquelle il est revenu. Et puis les Allemands qui ont reçu des colis piégés au Caire voudraient bien voir puni l’agent du Mossad qui a dirigé l’opération. La secrétaire du professeur Pilz a perdu la vue dans l’explosion d’un de ces colis piégés.
• D’après «Mossad, 50 ans de guerre secrète» de Uri Dan

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