Le nouveau désordre mondial, selon Todorov (12)

Le nouveau désordre mondial, selon Todorov (12)

Si elle veut garantir la sécurité de tous les pays qui la constituent, ceux de l’Est comme ceux de l’Ouest, elle doit se doter d’une force armée conséquente. A constituer ainsi une Europe-puissance, chacun des Etats membres de l’Union perdra une part de sa souveraineté nationale, mais gagnera en contrepartie une sécurité accrue et une souveraineté collective bien supérieure. Seule cette solution, réponse crédible aux problèmes de la guerre et de la paix dans le monde, pourrait détourner les Etats-Unis de la tentation impériale à laquelle ils succombent aujourd’hui. Devenir une puissance militaire signifie-t-il imiter l’exemple des Etats-Unis, voire rivaliser avec eux? Pas forcément. La réunification des Etats européens au sein d’une confédération est déjà une démarche dont on ne connaît pas de précédent. La forme de puissance à laquelle aspirera l’Union pourra à son tour être inédite : on n’est pas condamné au choix entre impérialisme et impuissance. J’appellerai cette forme la « puissance tranquille». Quelles sont les tâches de cette force militaire d’une nouvelle espèce ? L’armée européenne devrait pouvoir : – défendre le territoire européen contre toute agression (comme celle de Hitler, comme celle de Ben Laden), jusqu’à détruire physiquement l’ennemi. – Empêcher tout affrontement armé à l’intérieur même du territoire européen (comme dans les conflits en ex-Yougoslavie ou à Chypre). – Contenir par la menace de rétorsion toute attaque provenant d’une autre grande puissance (comme la Russie au temps de Staline et de Brejnev). – Intervenir dans le reste du monde par une force militaire rapide à la demande de gouvernements amis ou pour empêcher un génocide en cours (une intervention qui devra être plus efficace que celles décidées par l’ONU). – Si un partenaire privilégié de l’Union, par exemple les Etats-Unis, est attaqué, au nom de la solidarité se porter à son secours. En même temps, la « puissance tranquille » implique que l’on renonce à d’autres prétentions, caractéristiques de la puissance impériale. A savoir : – L’Union européenne n’aura pas pour ambition de gérer les affaires du monde entier, elle sera une puissance régionale (continentale), non mondiale ; comparable à la Russie et à la Chine, non aux Etats-Unis. Elle ne cherchera pas à empêcher par la force une invasion de Taiwan par la Chine, ou de la Corée du Sud par la Corée du Nord, ou du Koweït par l’Irak, ou de l’Inde par le Pakistan. Cela ne veut pas dire qu’elle restera indifférente devant de tels actes, mais qu’elle se contentera d’agir par des moyens autres que militaires. De même, elle ne tentera pas de renverser des gouvernements qui lui déplaisent en envahissant le pays, Cuba, ou Zimbabwe, ou Iran – mais cherchera à influencer leur politique. Ceux qui nous déplaisent ne se confondent pas avec ceux qui nous agressent ; – en conséquence, elle n’aspirera pas à égaliser l’hyperpuissance américaine, et ne sera pas capable de l’affronter ; l’éventualité d’un conflit militaire avec les Etats-Unis ne fera pas partie de sa stratégie. Il s’ensuit que son budget militaire n’aura pas non plus besoin de s’aligner sur le budget américain. Pourquoi ce renoncement volontaire à jouer les hyperpuissances impériales ? En partie pour des raisons qui nous viennent du passé : les pays d’Europe de l’Ouest – Allemagne, Italie, France, Grande-Bretagne, Belgique, plus anciennement Pays-Bas, Portugal, Espagne – ont bien été tentés par ce rôle ; non seulement ils n’en ont plus les moyens, mais ils n’y aspirent plus. Ils jugent aujourd’hui que les inconvénients de cette politique sont plus grands que ses avantages. De plus, ils pensent que les moyens financiers dont ils disposent seront plus utilement dépensés dans d’autres programmes. Ils considèrent, enfin, qu’en renonçant aux guerres préventives en vue de changer les gouvernements qui ne leur conviennent pas ils rendent le monde plus stable et plus sûr. Autrement dit, ils optent pour cette politique non parce qu’elle est plus morale mais parce qu’elle est dans leur intérêt bien compris. La « puissance tranquille » n’est pas pour autant un renoncement à l’usage de la force. On entend aujourd’hui des moqueries adressées à la « vieille Europe » qui aurait choisi la voie de Vénus plutôt que celle de Mars, qui se comporterait en tête raffiné et mou, qui, en un mot, manquerait de virilité – autant de piques qu’on pouvait déjà trouver sous la plume des auteurs fascistes se gaussant de la démocratie, au lendemain de la Première Guerre mondiale. Or les Européens refusent d’avoir à choisir entre les machos qui roulent les mécaniques et les valeurs prétendument efféminées ; ils veulent aller au-delà de cette opposition factice et se donner les moyens de défendre le mode de vie qu’ils ont choisi. Il ne s’agit pas non plus pour eux d’un choix de l’«idéalisme» au détriment du «réalisme » : aucune bonne politique ne peut se permettre de renoncer à l’un ni à l’autre. Tout comme elle a donné l’exemple d’une réunification pacifique de plusieurs Etats, l’Europe pourra aussi ouvrir la voie à usage calme de la puissance, dont les bénéfices ne sont pas à négliger. Une grande puissance parmi d’autres, l’Europe aura, dans l’état actuel des choses, un partenaire militaire privilégié : ce sont les Etats-Unis. Les raisons de ce privilège sont multiples : longue histoire commune, valeurs politiques – celles de la démocratie libérale – largement partagées, enfin ennemis communs. Ce partenariat signifierait que toute agression contre l’un entraînerait l’intervention militaire de l’autre, selon des modalités appropriées. En même temps, si les Etats-Unis s’engageaient résolument dans la voie aventuriste et révolutionnaire qui semble les tenter aujourd’hui, il serait concevable de suspendre ce partenariat, sans que pour autant l’Europe se retrouve sans défense. Les attentats du 11 septembre 2001 peuvent être considérés comme une déclaration de guerre, lancée par le terrorisme islamiste. La cible touchée a été les Etats-Unis, mais il ne faut pas se bercer d’illusions : c’est l’Occident entier, Amérique du Nord et Europe occidentale, voire au-delà, qui est visé («Qui n’est pas avec nous est contre nous», proclament aussi les intégristes musulmans ). Epargnés aujourd’hui, les Européens risquent d’être frappés demain. Sur ce front (qui n’est pas celui de l’intervention en Irak) comme sur certains autres, une plus ample collaboration entre services américains et européens est souhaitable. D’autant plus que, en retard dans les armements classiques, les Européens sont probablement en avance dans la technique du combat antiterroriste, qui exige le recrutement de collaborateurs, la coopération des témoins, la bienveillance de la population. Voulant se moquer de l’impuissance militaire française, Gary Schmitt, directeur du groupe néofondamentaliste New Americain Century, disait : « Si la France veut mettre 30.000 hommes en Corée du Sud, qu’elle nous le dise ! Si elle veut mettre un porte-avions dans le détroit de Taiwan, qu’elle nous le dise ! » (Le Monde du 23-24 mars 2003.) Ce par quoi il révélait qu’il était en retard d’une guerre. Les guerres de confrontation entre Etats ne sont pas les plus difficiles à gagner et les moyens de rétorsion dont dispose une grande puissance sont tels que, de toute façon, l’agression est peu probable. Ce ne sont pas les bateaux ni les blindés, en revanche, qui empêcheront des individus désespérés et fanatisés de commettre des attentats-suicides, responsables de milliers de morts. Les Etats-Unis n’ont pas besoin des porte-avions des Français ; mais ils profiteront de leurs services de renseignement. Voilà ce que pourrait représenter la défense européenne commune.
Valeurs européennes
A quoi bon disposer d’une force armée européenne ? Pour défendre une certaine identité que les Européens jugent précieuse. L’habitant de l’Europe est sensible avant tout à la diversité des pays qui la constituent : chacun possède sa langue, ses coutumes, ses problèmes. Pourtant, au moment des préparatifs pour l’intervention en Irak, il était frappant de voir combien les opinions publiques, dans chacun des pays, restaient semblables. Cette parenté s’affirmait par-delà les prises de position contradictoires des gouvernements : les citoyens espagnols et italiens étaient du même avis que les Allemands et les Français, et même l’adhésion des Britanniques à la cause de la guerre était fragile. La crise mettait ainsi en évidence une répartition qui existait depuis quelque temps déjà : quel contraste entre les désaccords des hommes politiques et la facile entente des citoyens ! Les premiers donnent l’impression, lorsqu’ils débattent des institutions européennes, de surtout veiller à ne perdre aucune parcelle du pouvoir dont ils jouissent à l’échelon national. Les seconds, en particulier quand ils sont jeunes, traversent les frontières sans y penser, passent avec une grande facilité d’une capitale à l’autre et trouvent tout naturel de s’attabler entre une Finlandaise et une Grecque, un Danois et un Autrichien. Les programmes « Erasmus », qui permettent aux étudiants européens de poursuivre leurs études en dehors de leur pays d’origine, ont favorisé ces dernières années l’épanouissement de cette sensibilité européenne.

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