Le nouveau désordre mondial, selon Todorov (7)

Le nouveau désordre mondial, selon Todorov (7)

Les sentiments, il est vrai, ne sont pas directement convertibles en divisions blindées ; mais ils peuvent un jour favoriser des réactions violentes. Je ne parle pas seulement des populations du tiers-monde, qui ruminent maintenant leur rancune, mais aussi des alliés traditionnels des Etats-Unis, comme les pays d’Europe occidentale, où l’image américaine a été endommagée. C’est avec perplexité et quelque inquiétude que je lisais les résultats d’un sondage (du 28-29 mars 2003), selon lequel dans le conflit en cours un tiers seulement des Français se sentait plutôt du côté anglo-américain, alors qu’un quart optait pour une victoire de l’Irak ! Réaction épidermique sans doute, mais révélatrice : contrairement aux forces militaires, les promoteurs de la guerre sur le marché international des images ont perdu la partie. Enfin, des effets négatifs se sont fait sentir dans la vie politique intérieure des Etats-Unis. Les conditions de guerre n’ont pas manqué d’y écorner certains principes de la démocratie (c’est l’un des dangers permanents de la guerre).L’infraction la plus voyante à l’esprit libéral et démocratique concerne le traitement des prisonniers de la guerre en Afghanistan – traitement rendu possible par l’atmosphère de guerre en cours. Pour se soustraire aux obligations légales qui lui imposent d’accorder certains droits aux prisonniers, le gouvernement des Etats-Unis les a maintenus en dehors de son territoire, en Afghanistan même ou à la base militaire de Guantanamo, à Cuba. Conformément à la lettre de la loi – mais quelle trahison de son esprit ! Qui plus est, il ne s’agit pas d’un simple internement, mais d’un traitement bien difficile à distinguer de la torture. Les responsables américains, rapporte le New York Times du 12 mars 2003, considèrent comme des techniques d’interrogatoire acceptables « la privation de nourriture, d’eau et de soins médicaux ». Les techniques habituelles de « pression » incluent le fait de « couvrir la tête des suspects avec des capuchons noirs pendant des heures, sans interruption, les forcer de rester debout ou agenouillés dans des positions inconfortables par grosse chaleur ou gros froid », allant de plus 40 à moins 10 degrés. Certains prisonniers sont gardés nus pendant de longues heures, pieds et mains attachés. Si cela n’est pas de la torture physique, cela y ressemble singulièrement. La faible efficacité de ces méthodes – justifiées toujours par le besoin d’extorquer d’urgence des aveux pour empêcher des attentats à venir -, les militaires américains auraient pu l’apprendre des militaires français, qui recouraient systématiquement à la torture pendant la guerre d’Algérie, avec le résultat final que l’on connaît. Mais il semble qu’on n’apprend jamais des erreurs des autres. Bien que moins flagrantes, d’autres infractions aux formes de vie caractéristiques d’une démocratie libérale étaient tout aussi regrettables. A la faveur d’une loi d’exception, Patriot’s Act, certains groupes de la population américaine (Irakiens d’origine, Arabes, musulmans) ont fait l’objet de discrimination ; des libertés publiques ont été suspendues : détentions au-delà des limites autorisées, mises sur écoutes, menaces. Au-delà de ces mesures assumées par le gouvernement américain, c’est une certaine ambiance peu propice à l’affirmation des valeurs démocratiques que crée la situation de guerre. Le plus voyant pour le visiteur extérieur, tout au long du conflit, était la réduction drastique du pluralisme de l’information – effet, non d’une censure imposée par le gouvernement, mais plutôt d’une autocensure, justifiée par le besoin de soutenir les troupes. A force de regarder et d’écouter certaines chaînes de télévision, le spectateur avait l’impression que c’étaient elles qui décidaient de la guerre – tant l’information s’effaçait au profit de la propagande. En Europe, il est vrai, la situation était particulière : les opinions publiques étaient, en règle générale, hostiles à la guerre, mais les Etats-Unis n’étaient pas moins l’allié traditionnel ; résultat, des points de vue divergents trouvaient place côte à côte sur les écrans de télévision ou dans la grande presse. Par contraste, les médias américains semblaient, dans l’ensemble, toujours informer « à charge » ou « à décharge », se souciant plus d’emporter la conviction que de chercher la vérité. Un tel choix n’implique pas que l’on mente ni qu’on falsifie les faits, il suffit pour cela de sélectionner les informations de manière bien orientée : le réel est suffisamment complexe pour illustrer n’importe quelle thèse. La montée de l’intolérance pour les opinions dissidentes est également un signe de détérioration de la vie démocratique. Ses effets peuvent être brutaux, surtout lorsque ces ayatollahs occidentaux que sont les dirigeants des grands médias lancent une fatwa contre telle ou telle figure publique ayant exprimé sa désapprobation de la guerre. Est-il normal qu’on boycotte des artistes ou des musiciens, qu’on les prive d’antenne, qu’on jette ou brûle leurs disques, qu’on les couvre d’injures infamantes ? La société américaine a toujours exercé une pression plus forte sur la conduite des individus que ne le font les sociétés d’Europe occidentale ; mais en temps de guerre, cette pression monte encore de plusieurs degrés, au point de devenir inquiétante. L’exacerbation des passions patriotiques ne contribue pas à combattre l’ethnocentrisme et la xénophobie, attitudes nullement démocratique. L’opinion publique américaine s’indignait de voir que « ses » soldats faits prisonniers étaient montrés à la télévision irakienne ; elle ne trouvait aucun inconvénient à voir les soldats irakiens emprisonnés : ceux-ci n’avaient pas droit au respect dû à la dignité des individus. Pas plus qu’elle n’était pas troublée de trouver une cinquantaine de dirigeants irakiens réduits au statut de cartes de jeu, avec l’injonction de les arrêter « morts ou vifs » – donc éventuellement de les liquider sans autre forme de procès. La prolifération d’euphémismes est également un mauvais signe. Dire qu’« une division a été dégradée significativement » est plus poli mais non moins grave que d’annoncer la mort de 1.000 ou 2.000 hommes. On remarque enfin une autre détérioration, plus difficile à saisir mais plus dangereuse aussi pour les moeurs démocratiques. Elle consiste à rendre licites des pratiques inadmissibles, comme si l’urgence de la situation suffisait pour tout justifier. Prenons l’exemple des preuves de la culpabilité de l’Irak. La menace nucléaire qu’il était censé incarner était argumentée à l’aide de deux documents, qui se sont révélés faux l’un et l’autre (un contrat avec le Niger, un rapport soi-disant secret qui était en réalité le mémoire d’un étudiant). Les autorités américaines l’ignoraient-elles vraiment, ou préféraient-elles, à leur tour, la victoire à la vérité ? A observer les équipes dirigeantes du pays, on ne pouvait s’empêcher de penser aux procédés naguère utilisés par les ennemis de la démocratie : démagogie, manipulation de l’opinion publique, opacité des décisions. L’histoire récente des Etats-Unis montre que cette menace n’est pas forcément imaginaire : c’est bien dans ce pays que s’est épanoui le maccarthysme, dangereuse perversion de l’ordre libéral. La question finit par se poser : le renforcement de la démocratie en Irak justifie-t-il son affaiblissement aux Etats-Unis ?
Eloge du pluralisme
L’intérêt national des Etats-Unis n’est pas bien servi par la politique qu’illustre la guerre en Irak. La victoire immédiate est incontestable, mais elle n’est pas la seule chose qui compte. Comme le remarquait prudemment Raymond Aron, « la grandeur de puissance n’est pas la seule forme de grandeur » (ibid., p.509) – pas plus, pourrait-on ajouter, que le succès militaire n’est la seule forme de succès. A moyen et à long terme, cette politique conduit à une dégradation de la vie démocratique à l’intérieur même des Etats-Unis ; elle ternit leur image auprès des pays tiers en nourrissant un antiaméricanisme qui peut devenir dangereux ; le bienfait qu’est le renversement de la dictature est à son tour contrebalancé par les dégâts inévitables que provoque chaque guerre et par les incertitudes politiques du lendemain. Cet emploi de la force brute, sans aucun souci des jugements qu’il suscite, est en réalité dangereux : les idées et les sentiments, en apparence impuissants, peuvent renverser les empires. Alors même qu’à l’intérieur du pays cette politique conduit à priver les projets pacifiques du soutien qu’elle attribue aux militaires, et donc appauvrit le pays, elle produit à l’extérieur un climat d’instabilité et de risques. La sécurité du pays est mieux servie par le respect des souverainetés nationales que par la guerre préventive. On peut, certes, admettre que la guerre est une contribution de la politique par d’autres moyens, puisqu’il s’agit toujours de défendre l’intérêt national. Mais la réciproque n’est nullement vraie : la politique n’est pas un travestissement de la guerre. Les « autres moyens » signifient même la fin du politique : la guerre est un aveu d’échec, le signe que, toutes les voies politiques ayant été épuisées, il ne reste que le recours à la force brute. Quand les armes parlent, les discours s’arrêtent ; or la politique est, pour l’essentiel, affaire de discours, de pourparlers, de recherche de compromis et de consensus. La puissance militaire peut contraindre les corps, mais ses effets sur les coeurs et les esprits sont bien plus problématiques ; or la conquête de ceux-ci n’est pas moins nécessaire à la sécurité des Etats-Unis que la victoire dans la guerre.

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