Le nouveau désordre mondial, selon Todorov (fin)

Le nouveau désordre mondial, selon Todorov (fin)

Les critères d’appartenance à ce cercle sont bien connus : un certain niveau de développement économique, des garanties juridiques, un régime politique de démocratie libérale. Chaque nouveau membre devra se conformer aux valeurs européennes essentielles, comme celles énumérées ici. On sait que cette exigence est déjà responsable de transformations encourageantes dans un pays comme la Turquie : suspension de la peine de mort, reconnaissance des droits des minorités. Que la religion majoritaire dans un de ces pays soit l’islam n’est pas un obstacle; ce qui compte aujourd’hui en Europe n’est pas le christianisme, mais l’un de ses héritages paradoxaux : la laïcité. L’Union européenne serait donc un espace unifié pour l ‘économie, la justice et la police, la culture et l’éducation. Ses membres pourraient un jour se joindre à la fédération, ou lui rester extérieurs. Un troisième cercle s’étendrait au-delà. L’Europe ne peut exister si elle n’a pas de frontières, à l’intérieur desquelles peut s’établir un certain consensus. Mais où passeront-elles ? Les États qui la constituent doivent rester de taille comparable. C’est pourquoi la Russie ne fera jamais partie de l’Union, quelle que soit sa proximité culturelle avec d’autres pays européens, quel que soit aussi son régime politique : le pays est trop vaste, sa population trop grande, son inclusion aurait un effet déstabilisant. Le cas est un peu différent pour l’Ukraine et la Biélorussie, États de taille plus réduite, qui auront à choisir un jour entre une union plus étroite avec la Russie ou une intégration dans l’Union européenne. Pour la même raison, les pays du Maghreb ne sont pas destinés à en faire partie : pris ensemble, ils représentent une masse trop importante, or il n’y a aucune raison de s’arrêter au seul Maroc, ou à l’Algérie, etc. Mais l’Europe ne peut pour autant ignorer ces pays, qui sont destinés à être ses zones de rayonnement privilégiées. Les rapports multiples, institutionnels et humains existent déjà ; ils se renforceront car ils seront profitables aux uns et aux autres. L’Europe ne doit pas être coupée de son Sud et de son Est, où, du reste, les frontières géographiques sont faciles à traverser ; les populations, les ressources, les besoins ici et là sont complémentaires. Pour des raisons historiques et géographiques, il est vraisemblable que certains pays européens favoriseront les échanges avec le reste de la Méditerranée, d’autres avec l’est du continent ; les uns et les autres sont nécessaires à l’Europe. Une telle restructuration de l’Europe en trois cercles implique en même temps un renforcement de ses institutions centrales. Tout d’abord, celles-ci devraient devenir plus démocratiques, c’est-à-dire refléter davantage la population européenne, et moins les États – que l’Union a précisément pour but d’absorber et de dépasser. Le principe actuel selon lequel, à de nombreux niveaux, tout État a autant de pouvoir que tout autre, est absurde. Il rappelle les privilèges exorbitants dont jouissaient certains groupes sous l’Ancien Régime. La Révolution française a fait un grand pas, dans la nuit du 4 août 1789, en abolissant les privilèges; il est temps que l’Union européenne fasse sa nuit du 4 août. Dans l’état actuel des choses, les six pays les plus peuplés de l’Union réunissent 70% de la population, or ils ont le même poids –ainsi à la Commission- que les six pays les moins peuplés, dont la population n’atteint pas 1% de la population européenne. Situation particulièrement inadmissible dès lors qu’il faut créer une Force militaire unifiée, car qui dit armée dit budget, soldats, moyens- tous proportionnels à la population. Il est inadmissible, dans ce contexte, que Malte pèse autant que l’Italie. Si les termes du contrat sont clairement formulés d’avance, les populations acceptent sans mal ces renoncements. Après tout, nous admettons bien, à l’intérieur de chaque pays, qu’un parti conduise les affaires de l’État- alors même que nous avions voté pour le parti adverse. L’institution la plus démocratique de l’Europe est son Parlement- émanation directe des peuples européens. Cette corrélation doit être affirmée plus fortement encore, en insistant sur la proportionnalité : en établissant, par exemple, qu’il faut élire un député par million de population. Un principe simple et clair, compréhensible pour tous. À l’intérieur de chaque pays, le scrutin resterait proportionnel par liste, ce qui assurerait la représentation de toutes les tendances majeures. D’autre part, il faudrait renforcer la tête directrice de l’Union, en lui donnant la légitimité du suffrage : il faut élire un président de l’Europe. Mais le suffrage direct ne convient pas ici : les hommes et les femmes politiques ne sont pas bien connus en dehors de leur pays, et chaque peuple risque de voter simplement pour son propre ressortissant. Cet inconvénient serait tourné, cependant, si le président de l’Europe était élu par les députés européens –dont ce serait la première tâche- pour la même durée et les mêmes conditions que les députés eux-mêmes. Cette élection par le parlement, parfaitement démocratique, aurait l’avantage de contrebalancer les affinités nationales par les prises de position envers les grands choix politiques. Les socialistes français préféreraient probablement voter pour un candidat socialiste allemand plutôt que pour un libéral français. Ce président serait donc représentatif de la majorité parlementaire et lui-même un des députés, ce qui lui assure à la fois la notoriété dans son pays d’origine (il y aura conduit l’une des grandes listes aux élections du parlement européen) et la familiarité avec les affaires communes. Le président de l’Europe aurait autorité pour formuler les grandes lignes de la politique européenne, il serait assisté dans son travail, d’une part, par le ou les ministres de la Défense et de l’extérieur de la Fédération européenne et, d’autre part, par la Commission dont il serait le chef. Les « commissaires » de celle-ci ne représenteraient plus les États membres, mais seraient nommés par le président pour leurs qualités et compétences personnelles, puisque leur tâche est de veiller au bien-être européen, non à celui des États dont ils sont originaires. Ceux-ci enverraient, en revanche, leurs représentants (un par pays, par exemple leurs ministres des Affaires européennes) au sein d’un conseil qui exercerait un rôle de surveillance. La Convention pour l’avenir de l’Europe, présidée par Valéry Giscard d’Estaing, vient de rendre public son projet de Constitution, qui touche aux institutions européennes. Certaines de ses recommandations vont dans le sens indiqué ici : une Europe de la défense réunissant quelques États seulement (la future Fédération) est rendue possible ; le président de la Commission sera effectivement élu par le Parlement. Malheureusement, il a fallu faire aussi de nombreuses concessions aux gouvernements nationaux, qui ne veulent pas lâcher une parcelle du pouvoir qu’ils détiennent : ainsi, on maintient le rôle prépondérant du Conseil, émanation des États, comme de son président ; on choisit les commissaires, c’est-à-dire les ministres européens, en fonction de leur appartenance nationale, au lieu de garder comme seul critère leurs qualités individuelles. Sans doute était-il impossible d’aller plus loin dans la voie de l’intégration. Il reste que l’existence même d’une constitution européenne est un acquis de taille : l’Union y proclame une identité d’esprit, et non plus seulement d’intérêts économiques. Si l’Union européenne avait un président pourvu de pouvoirs, elle deviendrait une institution beaucoup plus efficace qu’elle ne l’est aujourd’hui. Une autre transformation l’aiderait aussi dans cette voie : adopter une langue de travail unique. La proposition risque de déplaire à tous les nationalistes, pourtant elle relève du bon sens. Il ne s’agit du reste pas d’une nouveauté radicale : au Moyen Âge, une Europe des élites existait grâce, notamment, à la possibilité de communiquer en latin par-delà les frontières. Aujourd’hui une seule langue peut jouer ce rôle : celle que j’appelle l’anglais international ». Ce n’est pas la langue de Shakespeare ou de Henry James. C’est celle que parlent, pour se faire comprendre, tous les Européens quand ils se rendent dans la plupart des pays du monde en dehors du leur. C’est celle qu’emploient entre eux les scientifiques de tous les pays s’ils veulent connaître l’évolution de leur discipline. C’est celle dans laquelle communiquent les jeunes d’un pays européen quand ils sont en voyage chez les voisins. Je soupçonne même que c’est celle des fonctionnaires européens lorsque les micros sont éteints. Il faut avoir le courage d’admettre un état de fait. L’existence de cette langue internationale auxiliaire ne menace pas les cultures nationales ni les langues dans leurs multiples fonctions. N’en déplaise aux Français ! Né dans la langue bulgare, j’ai choisi personnellement de m’exprimer en français, et je ne le regrette pas un instant. Mais je sais aussi que mon expression ne se confond pas avec le fonctionnement d’une institution telle que l’Union européenne. Apprendre l’anglais international aujourd’hui devrait être aussi automatique que d’apprendre à conduire une voiture ou à se servir d’un ordinateur. Pouvoir entrer en contact direct avec les étrangers est un merveilleux avantage,car il permet à chacun de prendre une certaine distance par rapport à lui-même, de faire la part du naturel et du conventionnel dans ses propres conduites, d’élargir sa pensée à celle des autres. Ce premier contact établi, la voie est ouverte à la connaissance des autres cultures comme des autres langues. J’ai enfin une proposition qui prête beaucoup moins à controverse, et qui serait plus facile à réaliser. Il faut instaurer en Europe un jour férié, une fête de l’Europe, au cours de laquelle on célébraient son avènement. Une date est tout indiquée : le 8 (ou le 9) mai, jour où s’est terminée la deuxième guerre mondiale. L’Allemagne, vaincue dans cette guerre, n’a pas moins de raisons que les autres pays de célébrer cette date, cette défaite est pour elle aussi une victoire, car elle l’a libérée du nazisme et lui permis de devenir membre fondateur de la nouvelle Europe. L’Union européenne est la conséquence indirecte et pourtant logique de ce conflit et de son extinction ; mais elle est aussi un projet d’avenir. Ainsi, plutôt que de seulement commémorer le passé, nous y connaîtrions le fondement de notre action actuelle.

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