Le traître (1)

Je tombe en arrêt devant un kiosque à journaux du boulevard Saint-Germain. « Révélation : les secrets de l’arsenal nucléaire d’Israël » proclame à travers la première page la manchette du Sunday Times en ce premier dimanche d’octobre 1986. La journée est belle, avec des relents d’été. Installé à la terrasse des Deux Magots, je lis attentivement l’histoire sensationnelle qui s’étale sur plusieurs pages de l’hebdomadaire britannique, avec photos à l’appui montrant l’intérieur de la pile atomique d’Israël à Dimona. Le journal affirme que Mordechai Vanunu, employé en qualité de technicien à la pile atomique, lui a remis les photos accompagnées de renseignements détaillés, que le Sunday Times a déjà soumis pour vérifications à des savants atomistes britanniques. D’après l’article, l’arsenal nucléaire israélien se monte à une centaine de bombes atomiques. Vanunu a en outre révélé que des centaines de savants et de techniciens travaillent dans un laboratoire secret de Dimona, le Machon 2, à la transformation d’uranium en plutonium. Ce laboratoire de six étages est enfoui sous terre, à l’abri des regards indiscrets. La pile atomique de Dimona est un des endroits les plus secrets d’Israël. Très peu d’Israéliens savent ce qui s’y passe, et encore moins sont autorisés à y mettre les pieds. Son accès est interdit à la grande majorité des officiers supérieurs de Tsahal. Depuis l’installation de la pile, tous les dirigeants arabes, de Nasser à Saddam Hussein, en passant par Muammar Kadhafi, ont rêvé, planifié et tenté en vain de réduire à néant la capacité nucléaire opérationnelle d’Israël avec leurs avions de bombardements. Et moi, en échange de quelques francs, j’ai acheté tous les secrets de la pile atomique de Dimona. Depuis sa construction dans les années 1950, la presse mondiale a bien affirmé de temps en temps qu’Israël y fabriquait des armes nucléaires. Les inspecteurs envoyés par les Etats-Unis pour vérifier ces allégations n’ont trouvé à Dimona aucune trace de production de plutonium, ni du laboratoire souterrain dont parle le Sunday Times. Or le journal britannique prétend détenir les preuves – photos à l’appui – et la confirmation scientifique que le témoignage du technicien israélien est authentique. Ainsi, c’est donc vrai. Avant de quitter Israël pour Paris à l’occasion de la sortie de mon livre sur le bombardement du réacteur nucléaire de Bagdad, Opération Babylone, écrit en collaboration avec Ben Porat, je savais qu’un grave scandale portant sur la sécurité de l’Etat est sur le point d’éclater. Réunissant les rédacteurs en chef des journaux israéliens, Shimon Peres annonce à son auditoire sidéré qu’un technicien du complexe nucléaire de Dimona – engagé en 1976 et licencié dix ans après – a vendu au Sunday Times tout ce qu’il en savait. Le Premier ministre assure que le gouvernement fait tout pour empêcher la publication de l’article. Il présente Mordechai Vanunu comme un « déséquilibré », en d’autres termes un irresponsable, dont on peut mettre en doute le bagage de connaissance. Peres demande le silence de la presse israélienne : une publicité avant terme pourrait inciter des services secrets, arabes ou communistes, à recruter Vanunu. Peres omet cependant de révéler à son auditoire qu’il a chargé le Mossad de retrouver coûte que coûte le technicien de Dimona et de le remener en Israël, vivant. Et si possible, pour tenter d’empêcher au dernier moment la publication de son témoignage dans le Sunday Times. Pour Shimon Peres, le coup est particulièrement rude. C’est en effet lui, en qualité de directeur général du ministère de la Défense dans les années 1950, qui a obtenu de la France la vente et l’installation en Israël d’une pile atomique de 26 mégawatts. A l’époque, la guerre d’Algérie semblait loin d’être terminée, et Peres avait réussi à persuader le gouvernement français, avec l’appui de Jacques Soustelle et d’autres amis, qu’Israël devait impérativement se développer dans le domaine nucléaire pour dissuader ses ennemis. Malgré le profond secret qui entoure tout ce qui concerne la centrale atomique de Dimona, les Arabes sont persuadés qu’Israël y fabrique des armes nucléaires. Au cours de sa visite historique à Jérusalem en 1977, pour calmer les appréciations d’Israël sur les risques que pourrait faire courir l’évacuation des territoires occupés, Anouar El-Sadate lance au ministre de la Défense, Ezer Weizmann : – Qu’avez-vous à craindre ? Vous possédez de toute manière la bombe atomique. Il est évident qu’Israël, avec ou sans bombe atomique, doit tout craindre des Arabes.
• D’après «Mossad, 50 ans de guerre secrète» de Uri Dan

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