Les bonnes feuilles de Ramadan : Les raisons de la guerre en irak, selon Todorov (2)

Les bonnes feuilles de Ramadan : Les raisons de la guerre en irak, selon Todorov (2)

On s’est demandé, par exemple, s’il ne s’agissait pas là, d’une nouvelle tentative d’incarner le christianisme conquérant. Le président Bush ne s’était-il pas lui-même servi du terme de «croisade» pour décrire son projet d’intervention? Ne nous fait-il pas savoir en même temps qu’il prie tous les jours et qu’il incite ses collaborateurs à en faire autant? J’ai l’impression pourtant que le public européen, et particulièrement français, habitué à une stricte séparation de l’Eglise et de l’Etat, a tendance à surestimer le rôle réel de la motivation religieuse. Si le président se déclare chrétien, ses proches collaborateurs et conseillers, déterminants pour l’orientation de sa conduite politique, n’en font pas autant. Aucune instance officielle de l’Eglise chrétienne n’a approuvé la guerre ; nombreuses ont été au contraire les personnalités – à commencer par le pape – qui l’ont condamnée à combattre. Et G.W. Bush lui-même a vite retiré de ses discours le vocable « croisade ». On a dit aussi que la politique américaine s’était mise, dans toute la région du Moyen-Orient, au service des intérêts d’Israël, et que l’intervention en Irak était un premier pas vers le règlement du conflit israélo-palestinien. Il est vrai que la ligne choisie par le gouvernement israélien actuel semble bénéficier d’un soutien américain indéfectible, et c’est un fait que des conseillers présidentiels haut placés, tels Paul Wolfwitz ou Richard Perle, avaient travaillé auparavant pour les dirigeants du Likoud. Il est vrai aussi que, de leur appui inconditionnel au gouvernement israélien, les dirigeants américains tirent un bénéfice non négligeable sur la scène intérieure : toute critique de leur politique peut être accusée d’antisémitisme, l’un des reproches les plus déshonorants qui soient aujourd’hui dans les pays occidentaux. Mais imaginer que les choix actuels des Etats-Unis résultent d’une machination au profit d’un autre Etat relèverait de l’obsession des complots. Même si elle donne souvent l’impression d’imiter l’exemple du Premier ministre israélien Sharon qui cherche à régler tous les problèmes politiques par la force militaire, l’administration américaine, faisons-lui confiance, sert avant tout les intérêts de son propre pays. Et si toute l’intervention n’était montée que pour s’emparer des réserves irakiennes de pétrole et en faire bénéficier les compagnies américaines, dirigées par des amis des gouvernements actuels ? Ce genre d’explication présente l’avantage rhétorique de discréditer ces mêmes gouvernants en leur prêtant des intérêts bassement matériels, dissimulés derrière leurs propos généreux. Il se moule de plus dans la forme de l’argument marxiste familier, selon lequel le matériel détermine le spirituel, et l’économique explique le politique. Il était abondamment utilisé par les dirigeants des anciens pays communistes critiquant l’Occident, qu’ils accusaient de poursuivre ses intérêts égoïstes sous couvert de principes élevés. Ce qui était assez paradoxal, car ces mêmes dirigeants réfutaient par leurs actions la loi marxiste : ils conduisaient l’économie de leur pas au désastre pour se conformer à des dogmes politiques. Dans la situation actuelle, le besoin de pétrole et de gain ne peut non plus expliquer tout. La guerre elle-même coûte très cher, l’occupation qu’elle a provoquée est ruineuse, et tout bénéfice sur le prix du pétrole se trouverait anéanti d’avance par les dépenses militaires. Les Etats-Unis sont, certes, des gros consommateurs de pétrole, et ils ont avantage à contrôler une partie des réserves mondiales, mais ils y parviennent sans faire la guerre. N’oublions pas non plus que les pays producteurs ont besoin de vendre, puisqu’ils tirent du pétrole l’essentiel de leurs revenus. Les intérêts des uns et des autres convergent sans qu’il y ait besoin de déclencher une guerre. D’autres raisons inavouables ont également été imputées à l’administration américaine. Il est bien connu par exemple que les peuples aiment les chefs qui conduisent leur pays à la victoire militaire. Bush n’aurait-il pas envahi l’Irak pour assurer sa réélection ? Il est bien connu aussi que l’armée cherche à prouver son utilité aux yeux du pouvoir politique, tout comme les fabricants d’armes désirent montrer l’efficacité de leurs produits. La guerre n’aurait-elle pas été engagée sous leur pression conjuguée, à la fois pour tester les armes existantes, obtenir des crédits pour en concevoir de nouvelles, et démontrer à tous la nécessité d’un gros budget militaire ? Ou, sur un plan plus personnel et moins conscient, le fils Bush ne chercherait-il pas à prouver à son père qu’il peut faire mieux que lui ? Ou à venger l’affront du 11 septembre ? Toutes ces motivations existent sûrement. Chacun essaiera de profiter de la guerre : les compagnies pétrolières et les spécialistes de la reconstruction, les fabricants d’armes et jusqu’à l’équipe présidentielle aspirant à la réélection. Mais ces raisons inavouables ne suffisent pas à expliquer la déclaration de guerre : une politique collective n’est pas décidée en fonction des seuls intérêts particuliers. Mieux vaut revenir aux propos officiels qui, après tout, ne sont pas faits seulement pour dissimuler la vérité. Par-delà les allégations concernant les armes dangereuses et les connexions avec les terroristes, le président des Etats-Unis a toujours donné une double justification à sa décision : il agissait ainsi pour apporter la liberté aux autres et assurer la sécurité chez soi. Par exemple, dans son discours-programme du 26 février 2003 devant l’Américan Entreprise Institute, il insiste longuement sur les bienfaits que cette guerre pourrait apporter à l’adversaire et, au-delà, à tous ces voisins : « Un Irak libéré pourra montrer comment la liberté peut transformer cette région ». En même temps, cette action sert l’intérêt national qui consiste ici à faire en sorte qu’aucun régime résolument hostile aux Etats-Unis et capable de produire des armes dangereuses ne se maintienne en place. Le président comme ses conseillers sont d’accord pour affirmer cette double finalité : « La cause des Etats-Unis est bonne et juste : la liberté pour un peuple opprimé et la sécurité pour le peuple américain». Qui pourrait être contre de tels projets ? De plus, les deux buts semblent rester solidaires : « Les intérêts des Etats-Unis en matière de sécurité et leur attachement à la liberté mènent dans la même direction ». On ne peut être surpris de ce que les dirigeants d’un pays défendent l’intérêt national et, par conséquent, se soucient des questions de sécurité : ils ont été élus pour le faire. Le désir d’apporter la liberté aux autres peuples est plus original. C’est bien pourquoi les défenseurs de la politique américaine actuelle insistent là-dessus. Robert Kagan, idéologue écouté et auteur d’un essai à succès. Of Paradise and Power (en français La Puissance et la Faiblesse), écrit par exemple : « Dans la mesure où les Américains croient à la puissance, ils estiment que celle-ci doit être le moyen de promouvoir les principes d’une civilisation libérale et d’un ordre mondial libéral ». (p.41). Face à cette prétention, on ne peut manquer de se demander : sécurité chez soi et liberté chez les autres vont-elles toujours ensemble? Et doivent-elles le faire ? Prenons d’abord la question de fait. Est-il vrai que le désir d’imposer une démocratie libérale chez les autres a dominé la politique extérieure des Etats-Unis et, en même temps, qu’une telle politique a toujours été dans leur intérêt ? La réponse à cette double question est, il faut bien l’admettre, négative. Par exemple, en Amérique latine, le gouvernement américain s’est accommodé, pendant de longues années, des dictatures militaires – quand il n’a pas contribué à les mettre en place. L’idée de déclencher une guerre pour établir un régime plus démocratique ici ou là ne semble jamais avoir effleuré l’esprit d’un président américain de cette époque. Ou encore, en Asie, les Etats-Unis entretiennent les meilleures relations avec des pays qui peuvent difficilement passer pour une incarnation de la démocratie libérale, tels le Pakistan ou l’Arabie saoudite. Et peut-on dire que la politique américaine envers les Palestiniens soit orientée par le seul souci d’assurer la liberté de ce peuple, par les seuls principes de la civilisation libérale ? Les raisons de ces infractions à la règle de la « liberté pour les autres» sont faciles à expliquer : c’est que, justement, il n’est nullement certain que cette liberté-là accroisse la sécurité intérieure des Etats-Unis et serve donc leur intérêt national. Les peuples qui s’expriment librement risquent, pour de bonnes ou de mauvaises raisons, d’être hostiles aux Etats-Unis. Prenons l’exemple de quelques Etats dont la population est arabe et musulmane, comme l’Egypte ou la Jordanie. Si le « peuple » y accédait vraiment au pouvoir et agissait au nom de ses convictions, ils risqueraient de mener une politique bien moins pro américaine que ne le font leurs dirigeants actuels, lesquels n’hésitent pas à restreindre les libertés civiles et à renforcer les pouvoirs de la police. N’est-il pas quelque peu naïf de penser que tout peuple s’exprimant librement nous serait favorable ? Et si le peuple adhérait à un idéal autre ? Si on avait laissé le peuple s’exprimer en Algérie, le pays serait devenu une république islamique ; si cette éventualité ne s’est pas réalisé, c’est à cause de l’intervention des militaires. Le cas de la Turquie n’est peut-être pas très différent. Dans le monde contemporain, remarquait Régis Debray, le choix se présente souvent entre démocraties islamistes (qui sont hostiles à l’Occident) et dictatures laïques (qui lui sont favorables). Or, quand il faut choisir entre démocratie pour les autres et sécurité pour soi, tout un chacun choisit la sécurité.

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