«notre classe politique manque de maturité»

«notre classe politique manque de maturité»

Aujourd’hui Le Maroc : Après près d’un demi-siècle de politique, en tant que ministre, Premier ministre, président du Parlement et président de parti, quel regard portez-vous sur la scène politique nationale ?
Ahmed Osman : La donne politique marocaine a beaucoup changé. Le pays s’est engagé dans la voie de la démocratisation. Le chemin sera certainement parsemé d’embûches. Mais, il faut garder espoir. Après plus de quarante années d’indépendance, beaucoup de choses ont changé. Les pratiques politiques actuelles ne sont pas celles d’il y a une vingtaine d’années. Le monde qui nous entoure a également beaucoup changé.
Ne pensez-vous pas que le jeu politique marocain a été quelque peu dévalué par les irrégularités qui ont entaché les dernières élections et les alliances contre-nature qui ont présidé à la formation des bureaux des conseils communaux et des villes ?
Nous avons nous-même regretté ce qui s’est déroulé lors des dernières échéances électorales, à savoir les différents comportements des candidats et élus que ce soit lors de la confection des listes, le déroulement de la campagne électorale ou après l’annonce des résultats. Au sein du Rassemblement national des indépendants, nous avons également regretté le jeu des alliances contre-nature qui a accompagné l’élection des Conseils de villes. Toutes ces irrégularités sont à présent exposées devant la justice marocaine. C’est aux tribunaux du Royaume de dire le dernier mot ; Aux juges de statuer sur la légalité de tel ou tel comportement électoral. C’est ainsi que la justice jouerait réellement le rôle qui lui est imputé dans tout système démocratique. Il est tout de même important de préciser que ces comportements, d’ailleurs décriés par toutes les formations politiques nationales, n’étaient pas flagrants. Vous savez, ce genre de dérives n’enlève rien au caractère démocratique, libre et transparent de ces échéances électorales. Ce genre d’irrégularités se trouve dans beaucoup de pays où la démocratie est pourtant fortement ancrée.
La transhumance des députés de la nation est également un phénomène typique au Maroc après chaque élection. Quelles en sont les raisons ?
Ce phénomène de transhumance qui sévit de plus en plus sur la scène politique nationale est un coup dur pour notre démocratie. Il enlève toute crédibilité aux différentes élections, qu’elles soient législatives ou locales. Au Maroc, la transhumance est devenue systématique après chaque rendez-vous électoral. Désormais, les résultats des urnes sont biaisés par le comportement de ceux qui changent de camp après avoir accédé à la députation. Mais il ne faut pas généraliser. Tout dépend des raisons qui sont derrière le changement de parti. Dans certains cas de figure, c’est la formation politique elle-même qui voudrait se débarrasser d’un député nuisible. Ce phénomène n’existait pas avant, ou n’était pas aussi flagrant. Durant la période 1984-1992, alors que j’étais président du Parlement, les cas de transhumance étaient très rares. Je peux vous assurer que durant cette période, il n’y avait eu que deux ou trois cas.
Le RNI est un parti qui a beaucoup souffert de transhumance de députés. Est-ce un problème d’organisation ou d’hommes?
Nous avons vécu en effet quelque cas, peu nombreux. Les raisons sont diverses mais essentiellement dues au mode de scrutin appliqué actuellement au Maroc, mais j’estime que le scrutin par liste a plusieurs inconvénients, parmi lesquels justement ce phénomène de transhumance. Adopter ce mode de scrutin nécessiterait une certaine maturité politique que notre pays n’a pas entièrement acquise. J’estime que pour une jeune démocratie comme la nôtre, le mode de scrutin uninominale est le meilleur, puisque beaucoup plus fiable. Je reviendrais aux dernières échéances électorales. Beaucoup de candidats se sont présentés en tant que SAP (sans appartenance politique) ou sous la bannière d’un parti autre que le leur. Et puis, après avoir remporté les élections, ils ont tout naturellement rejoint leur formation d’origine. Ce genre de problèmes est survenu suite aux difficultés rencontrées par les partis politiques lors de la confection des listes et le choix de la tête de liste. La plupart des conflits au sein des différentes formations ont surgi pour ces raisons-là. Le choix entre deux ou trois candidats a été très difficile. Trancher en faveur d’un premier candidat ne plairait sûrement pas au second, qui, tout naturellement, chercherait l’investiture ailleurs. C’est justement ce genre de pratique, et leurs conséquences sur la scène politique nationale, qui sont à déplorer. Et comme je l’ai dit auparavant, le jeu politique marocain devient ainsi faussé.
La démission d’Abderrahmane Youssoufi de l’USFP a remis à l’ordre du jour le problème de succession au sein des partis politiques. Pensez-vous que le RNI soit assez structuré pour que votre succession se passe sans heurt ?
Je pense que oui. En tant que président du RNI, j’ai toujours évité de monopoliser le pouvoir. L’organisation du parti en atteste. Aucune décision importante n’a été prise sans l’aval du comité exécutif et les différentes instances du parti. Ceci dit, dans la plupart des pays démocratiques, les chefs de partis jouent un rôle très important. En règle générale, ils possèdent le charisme nécessaire à tout homme politique. Mon plus grand souhait est que la succession à la tête du RNI se déroule le plus normalement possible. Le parti regorge de cadres capables d’assurer une bonne gestion de ses affaires courantes et de prendre les décisions qui s’imposent, surtout que le parti est actuellement l’une des formations politiques les plus importantes au Maroc. La preuve en est le score que le parti a récolté lors des dernières élections législatives, communales ou professionnelles. Concernant ces dernières, je tiens à préciser que le RNI a remporté la présidence de 23 chambres professionnelles, soit pratiquement le quart. Pour que vous puissiez faire une petite comparaison, je vous citerais que la seconde formation politique lors de ces élections professionnelles, n’a pu récolter que 13 présidences. L’écart enregistré dénote la popularité de notre parti et son encrage dans la vie politique marocaine.
La désorganisation des partis politiques et le manque d’encadrement de la société dont ils font preuve, au niveau des jeunes notamment, est-elle, selon vous, une cause directe de l’explosion de violence qu’a connue le Maroc?
Personne ne niera le rôle joué par les partis politiques dans l’encadrement de la société. Mais il faudrait que ces partis disposent de tous les moyens pour mener à bien cette mission. Ce qui n’est pas le cas au Maroc. Les différentes formations politiques nationales ne sont pas subventionnées. Le seul soutien qu’elles reçoivent est saisonnier puisqu’il intervient à l’occasion des élections. Avec des ressources aussi irrégulières, un parti ne peut pas jouer le rôle qui lui est attribué au sein de la société. Pire, ces partis ne sont même pas consultés régulièrement pour ce qui est de la gestion des affaires publiques. Je pense que c’est là l’origine du mal. Les partis politiques doivent assumer leurs responsabilités vis-à-vis de la société mais doivent en contre-partie disposer de tous les moyens capables de leur faciliter cette tâche.
Est-ce que vous croyez que l’après 16 mai a été bien géré, notamment par les partis politiques et la société civile ?
Il ne faut pas se fier à ce que rapportent quotidiennement les journaux, qui ont toujours tendance à l’exagération. En traversant cette crise, le Maroc a subi les répercussions des évènements que connu le monde actuellement. Un monde bouillonnant secoué par une vague de violence. Il est donc tout à fait normal que notre pays en soit affecté. Et devant cette situation, il ne faut jamais s’arrêter de faire des comparaisons. Le Maroc est un pays qui jouit d’une stabilité que beaucoup d’autres pays n’arrivent pas à garantir à leurs citoyens, même ceux qui ont une très grande expérience dans ce domaine. Au Maroc, nous avons le privilège d’avoir un régime de monarchie constitutionnelle que nous n’exploitons pas suffisamment à mon avis. Il est un garant de stabilité politique et un élément de sécurisation très important. C’est d’ailleurs grâce à ce régime que nous avons réussi à limiter les dégâts après les attentats criminels du 16 mai dernier. Je pense que notre pays est capable d’affronter les difficultés qui se dressent sur son chemin. Pour cela, tous les Marocains doivent se solidariser. Il y va de l’intérêt de tout le monde.
Vous, qui étiez en première ligne lors de la Marche Verte, que pensez-vous de l’attitude de l’ONU qui veut imposer au Maroc le plan Baker II ?
Je ne veux pas entrer dans les détails de ce dossier. Pour moi, le traité de Madrid a tout réglé. En organisant la Marche Verte, feu S.M. Hassan II a eu l’intelligence d’essayer de mettre fin à un conflit qui empoisonne toujours les relations entre pays frontaliers. Ce que le Maroc a organisé ce 6 novembre 1975 a épaté tout le monde. A titre d’exemple je signalerai que le Roi Juan Carlos, présent lors de la signature du Traité de Madrid le 14 novembre de la même année, a été frappé par la sécurité et le grand secret qui ont entouré la préparation et le déroulement de cette marche. Pour revenir à l’élément d’actualité dans cette affaire, je dirais que conformément aux dispositifs du droit international, l’Organisation des Nations unies n’a pas les compétences d’imposer des réglements à ce genre de conflits, ni dans celui du Sahara, ni dans celui de l’Irak d’ailleurs.
Mais l’ONU a pourtant son mot à dire dans le règlement du conflit du Sahara.
Primo, le référendum n’a pas à avoir lieu. Le Traité de Madrid, signé par les trois pays directement concernés par le conflit, le Maroc, l’Espagne et la Mauritanie, devait être entériné par la Jmaâ. Chose qui a effectivement eu lieu. Le 28 février 1976, les populations sahraouies ont donné leur aval à travers la Jmaâ. A présent, le Maroc doit serrer ses rangs pour que ses droits historiques puissent être reconnus et qu’il puisse mettre fin à ce faux-problème qu’on soulève de temps à autre.
Quelle attitude , d’après vous, doit prendre le Maroc pour régler définitivement ce problème?
Le Maroc a eu l’intelligence de s’engager dans une voie de régionalisation qui aura une grande incidence dans la gestion du conflit du Sahara. Doter les régions d’autonomie suffisante est à mon avis la meilleure manière d’envisager un règlement parfait de cette affaire. Les conséquences ne seront que bénéfiques tant sur le plan politique, économique que social.
Quelles sont les erreurs que notre pays devrait éviter pour mettre fin à ce conflit ?
Le Maroc a toujours veillé à ne jamais sortir du cadre de la légalité. Notre pays a toujours adopté une attitude pacifiste et conciliatrice dans la gestion de ce dossier, alors que nos adversaires ne l’étaient pas. Ils ont usé de toutes les tactiques et les moyens pour arriver à nous déstabiliser et nous faire lâcher prise. Ils ont toujours essayé d’introduire le doute concernant la légitimité de notre démarche. Mais est-ce que ce sont des fautes?
Etes-vous optimiste ou pessimiste quant à l’avenir du Maroc?
je ne peux être qu’optimiste quant à l’avenir du Maroc. L’ère nouvelle a ouvert des normes chantiers. Le Maroc nouveau, sous la conduite éclairée de SM le Roi Mohammed VI est capable de faire face aux difficultés et de relever les défis.

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