Objectif Saddam (5)

Objectif Saddam (5)

Nahum Admoni quitte le Mossad au début de 1989, après avoir passé plus de six ans à la tête du service. Selon la règle en vigueur en Israël, le nom de son successeur ne sera connu du grand public que lorsqu’il sera arrivé au terme de son mandat, probablement en 1995. La liquidation de Gerald Bull et la mise en échec de l’ambitieux programme irakien d’un supercanon babylonien ont donc focalisé une fois de plus l’attention des médias mondiaux sur le Mossad, qui semble un moment avoir retrouvé sa forme d’antan. Mais Saddam Hussein n’en poursuit pas moins ses préparatifs de guerre. Et il réussit à surprendre aussi bien la CIA que le Mossad en envahissant le Koweït au début du mois d’août 1990. Comment expliquer cette surprise alors qu’il est de notoriété publique qu’il dispose d’un gigantesque arsenal d’armes conventionnelles et d’armes de destruction massive ? La réponse à cette question est double : d’une part, l’inefficacité des services de renseignements occidentaux ; d’autre part, la faiblesse des régimes démocratiques par rapport aux dictatures. Un Saddam Hussein, qui règle ses différends avec son entourage à coups de pistolet, n’a qu’un ordre à donner pour déclencher la guerre. Mais à Jérusalem, comme à Washington, on lui fait encore crédit. Peres et Rabin croient, comme le leur affirme Hosni Moubarak, que Saddam Hussein souhaite « s’intégrer au processus de paix au Moyen-Orient ». Et George Bush fait lui aussi confiance au président égyptien lorsqu’il lui déclare avoir entendu de ses propres oreilles Saddam Hussein «promettre de ne pas envahir le Koweït». Même Shamir, redevenu entre-temps Premier ministre, accepte l’interprétation du Mossad. Le «processus de paix» préoccupe tellement les gouvernements des Etats-Unis et d’Israël qu’il les rend aveugles et sourds aux intentions belliqueuses de Saddam Hussein. Persuadés que le contrôle américain des sources de pétrole du Golfe Persique dépend des concessions israéliennes aux Arabes, George Bush et James Baker préfèrent exercer leurs pressions sur Israël. Malgré tout, Shamir ne fait pas confiance au dictateur irakien. Toutefois,, de même que Begin n’a pas réussi à liquider Yasser Arafat, de même Yitzhak Shamir – l’ancien chef du Lehi qui a lui-même liquidé ou ordonné de liquider dans les années 1940 des officiers de la force d’occupation britannique en Palestine – ne réussit pas à liquider l’homme qui se vante d’être «capable de détruire la moitié d’Israël». Dès son retour à la tête du gouvernement, Shamir dépêche néanmoins à Washington son ministre de la Défense, Moshé Arens, accompagné du chef du Mossad ainsi que du chef de l’Aman, Amnon Shahak. En cette troisième semaine de juillet 1990, les trois hommes ont pour mission de tirer la sonnette d’alarme sur le programme nucléaire de Saddam Hussein. Ils présentent au secrétaire d’Etat américain à la Défense, Richard Cheney, des preuves concrètes sur l’afflux en Irak d’équipements nécessaires à la fabrication d’armes atomiques. Ils lui font part aussi d’un souci immédiat : le déplacement vers la zone frontière irako-jordanienne de lance-missiles mobiles est inquiétant pour la sécurité d’Israël. Richard Cheney remercie ses interlocuteurs de leur information et se montre compréhensif à l’égard de leurs craintes – mais aucun signal d’alarme ne s’allume à Washington ; en Israël non plus, semble-t-il. Pourtant, cela fait déjà deux ans que Saddam Hussein donne des indications sur ses intentions belliqueuses : tournées d’officiers irakiens et jordaniens le long de la frontière jodano-israélienne, patrouilles d’avions de reconnaissance irakiens le long du Jourdain, qui prennent sans doute des photos. S’agit-il déjà pour les Irakiens de localiser des objectifs pour leurs missiles Scud ? Malgré ces renseignements détaillés, Israël va subir la surprise de l’attaque irakienne durant la guerre du Golfe, de même qu’en 1973, malgré la foison de renseignements sur les intentions belliqueuses de ses voisins, il a subi l’offensive-surprise syro-égyptienne. S’agit-il une fois de plus d’un défaut d’interprétation des données, ou bien la persistance de l’Intifada, qui en est à sa troisième année, a-t-elle détourné l’attention des nuages noirs en provenance de Bagdad ? Début août 1990, alors que les troupes irakiennes s’apprêtent à franchir la frontière koweïtienne, un officier supérieur des services de renseignements annonce au gouvernement Shamir «la possibilité d’associer Saddam Hussein au processus de paix pour le sortir de son isolement». Moins de douze heures avant l’invasion du Koweït, le chef de l’Aman ne songe pas à reporter la cérémonie de mariage qui doit l’unir en seconde noces à Mme Selinger, journaliste au quotidien travailliste Davar et elle aussi divorcée. Et que dire de l’erreur commise par la CIA ? Non seulement Saddam Hussein n’a jamais été inquiété, mais l’Egypte, les Etats-Unis et Israël l’ont courtisé comme «partenaire politique» face au danger khomeiniste. Dans les services de renseignements israéliens, les voix de ceux qui pensaient autrement ont été étouffées. Les preuves se trouvent dans mes articles sur les intentions agressives de l’Irak, publiés entre 1987 et 1990 aux Etats-Unis, en France et en Israël. J’y exprimais l’inquiétude et la frustration de ces membres de la communauté israélienne des renseignements devant l’indifférence de leur dirigeants et de ceux des pays occidentaux à l’égard du danger nommé Saddam Hussein. Ce sont eux que j’ai cru à l’époque, parce qu’ils s’occupaient uniquement de leur métier, c’est-à-dire recueillir des faits et non prendre des désirs pour des réalités. Beaucoup d’Israéliens préfèrent maintenant oublier les affres de la guerre du Golfe, les masques à gaz distribués à la hâte, les nuits de janvier-février 1991 passés dans des chambres étanches parce que Saddam Hussein lançait ses missiles sur le Grand Tel-Avev et que les avions du général Schwartzkopf ne parvenaient pas à détruire un seul des lance-missiles mobiles de l’armée irakienne. Fait stupéfiant, pas plus les services secrets des Etats-Unis que ceux d’Israël n’ont su jusqu’au dernier moment si l’Irak disposait vraiment d’ogives chimiques pour ses missiles Scud. Les spécialistes israéliens penchaient pour la négative. Ils se sont trompés, comme l’ont prouvé les inspecteurs de l’ONU chargés de détecter et de détruire les armes de destruction massive accumulées par Saddam Hussein. Un arsenal d’une importance insoupçonnée. J’ai moi-même recueilli le témoignage à ce sujet d’officiers de renseignements américains et israéliens : « Nous savons maintenant à quel point nous n’étions pas au courant des préparatifs de Saddam. S’il avait reporté son invasion du Koweït à 1995, personne n’aurait osé l’attaquer de peur qu’il n’utilise ses armes nucléaires et chimiques. Il aurait fait de l’Irak la troisième grande puissance du monde (propos tenus avant l’effondrement de l’empire soviétique) en s’emparant de tous les gisements pétroliers de la péninsule arabique…» En fait, c’est l’arrogance et la mégalomanie de Saddam Hussein qui ont aboutit à son échec. Si à la mi-janvier 1991, à la veille de l’attaque américaine, il s’était déclaré prêt à évacuer le Koweït et à accepter un arbitrage international, personne ne l’aurait touché et sa machine de guerre serait restée intacte. Les mêmes experts américains et israéliens qui n’ont pas su prévoir l’invasion du Koweït ont persisté dans leur évaluation erronée. Fin 1990, ils étaient d’avis que Saddam Hussein céderait au dernier moment, d’autant plus que le président François Mitterrand lui lançait une bouée de sauvetage en l’exhortant à briser « la logique de guerre » et à se retirer pacifiquement du Koweït. Ni la CIA ni le Mossad n’ont réussi à liquider Saddam Hussein, bien que la presse mondiale leur en ait attribué l’intention, surtout lorsque George Bush a comparé le dictateur irakien Adolf Hitler. Là encore, la mort d’un dirigeant mégalomane assoiffé de conquêtes aurait préservé la vie de centaines de milliers d’êtres humains et épargné à plusieurs peuples de terribles souffrances. Il est évident que Saddam Hussein méritait d’être rayé du monde des vivants dès l’instant où, en 1984, il s’était servi de gaz toxiques contre les Iraniens, quatre ans avant d’utiliser cet épouvantable moyen contre des milliers de villageois kurdes vivant en Irak. En 1991-1992, les Etats-Unis ont dépensé près de 50 millions de dollars pour tenter de renverser Saddam Hussein. L’International Herald Triibune du 12 avril 1993 annonçait que le gouvernement Clinton avait décidé de réduire le budget destiné aux opérations secrètes. La conclusion semble évidente… Il est clair que, du point de vue israélien, Saddam Hussein est un criminel de guerre. Selon les critères en vigueur à l’époque d’Isser Harel, l’usage délibéré de missiles contre la population civile d’Israël aurait dû lui valoir la même cage de verre qu’Adolf Eichmann au tribunal de Jérusalem. Et selon les critères appliqués par Meir Amit dans le cas de Cakurs, il méritait d’être sommairement abattu. Mais rien n’est arrivé à Saddam Hussein, ni avant ni après la guerre du Golfe. Non pas parce que les Américains et les Israéliens ne voulaient pas le liquider, mais parce qu’ils n’y ont pas réussi. En mars 1993, le Sunday Times de Londres révèle qu’à la fin de l’année précédente, les Israéliens avaient planifié un attentat contre Saddam Hussein. Selon le journal, un commando héliporté devait atterrir en Irak, équipé d’un missile spécial. Mais l’opération aurait été annulée parce que la veille, au cours d’un dernier exercice en présence du chef d’état-major et du chef de l’Aman, un missile de même type aurait causé la mort de cinq soldats. Les services secrets américains et israéliens expliquent leur échec par les rigoureuses mesures de sécurité dont s’entoure Saddam Hussein. Une brigade entière le protège. Le secret le plus profond entoure ses déplacements. Il ne serre la main à personne, évite tout contact corporel avec ses invités, et fait goûter toute la nourriture qui lui est servie de peur d’être empoisonné. Ce sont évidemment des explications qui peuvent servir de prétexte. La CIA a investi des millions dans le recrutement d’émigrés irakiens susceptibles de renverser Saddam Hussein. Durant la guerre du Golfe, des milliers où il était supposé se terrer. Mais Saddam Hussein, indemne, a continué d’accorder des interviews à CNN. Le président Bush désirait ardemment la tête du dictateur irakien, dans l’espoir que cet exploit lui vaudrait la victoire sur Clinton aux élections de novembre 1992. Au lieu de quoi, Saddam a failli réussir à liquider George Bush au Koweït en février 1993. Des agents irakiens, infiltrés dans le pays grâce à des complicités locales, ont été arrêtés au moment où ils s’apprêtaient à faire sauter une voiture piégée sur le passage du cortège de l’invité de marque. Un moyen simple et efficace. Une technologie trop avancée est parfois nuisible. Les services secrets occidentaux se fient de plus en plus aux moyens sophistiqués. Dans un cas difficile comme celui de Saddam, c’est l’intelligence opérationnelle plutôt que l’intelligence artificielle qui compte. Au temps d’Isser Harel et de Meir Amit, le petit Mossad du petit Etat d’Israël était autrement plus performant parce que ses opérations se fondaient sur l’audace et l’imagination. Mais lorsque l’Etat d’Israël a adopté un comportement américain, ses services secrets ont été atteints de pachydermie, comme la CIA : démarche lourde et pensée lente.
• D’après “Mossad, 50 ans de guerre secrète” de Uri Dan

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