Tibari, victime de l’indifférence (20)

Tibari, victime de l’indifférence (20)

Aujourd’hui, je vais vous parler des problèmes que rencontrent les prisonniers civils marocains, une fois de retour à leur mère patrie. Je vous rappelle que j’ai été personnellement libéré en septembre dernier, après 23 ans de détention dans les conditions les plus inhumaines. Cela fait donc environ trois mois que je suis rentré au Maroc avec treize autres prisonniers civils marocains. Nous étions les derniers détenus civils, officiellement séquestrés dans les camps de Tindouf. Je dis « officiellement », car le CICR n’a pas recensé tous les prisonniers marocains. Je vous ai déjà raconté le cas de Anekraz Abdellah Belbachir. C’était un travailleur marocain en Libye qui, en 1985, se rendait en voyage au Maroc à bord du vol Tripoli-Casablanca via Alger. Dans la capitale algérienne, il a été kidnappé par les services secrets algériens. Aux dernières nouvelles, il était détenu dans la prison la plus terrifiante, le centre Arrachid. Bien que nous ayons parlé d’Anekraz au CICR, ce dernier n’a rien pu faire pour le libérer. Le polisario nie totalement son existence et celle de plusieurs autres détenus marocains, civils et militaires. Le sort de ces citoyens marocains demeure réellement incertain. Je pense que le polisario va tout simplement se débarrasser d’eux, en les exécutant pour éviter de ternir son image de marque déjà très sérieusement affectée auprès des ONGs occidentales. Parfois, je me demande même si les prisonniers marocains « non déclarés » sont toujours en vie. Selon les statistiques du CICR donc les civils représentent 5% du total des prisonniers marocains au sud de Tindouf, soit 110 ou 120 personnes, dont une partie est morte dans les camps. En ma qualité d’ancien prisonnier civil, je vais donc vous parler des conditions de vie des détenus civils après leur retour au Maroc. Tout d’abord, dans les centres de détention algéro-polisariens le traitement est le même pour tous. L’atrocité des tortures a été la même pour les civils et les militaires. Les tortionnaires du polisario ne faisaient pas de différence entre ces deux catégories lorsqu’ils s’adonnaient à leur passion favorite: torturer et exécuter de sang froid les Marocains. Ce que ne savent pas tous les Marocains, y compris les militaires qui étaient emprisonnés avec nous, c’est que nous souffrions davantage. Personne parmi les civils n’a connu, avant sa détention, la vie militaire. Aucun civil n’avait passé son service militaire. Aucun civil détenu n’avait vu auparavant un homme se faire exécuter par un autre homme. Psychiquement et moralement, nous n’étions pas préparés pour vivre une telle détention. Imaginez-vous, quelle que soit votre profession, qu’en une seconde vous passiez d’une situation de vacances à celle d’un prisonnier entre les mains du polisario ? En une fraction de seconde vous êtes ligoté, jeté dans une voiture militaire en direction de Tindouf avec une Kalachnikov sur la tempe, tout en recevant des coups de crosses et de brodequins sur le visage. Depuis cet instant, votre vie prend un nouveau tournant: votre santé se dégrade de jour en jour, votre dignité est totalement bafouée, vos projets d’avenir ne sont plus réalisables, vous êtes séparé pour toute la vie des êtres les plus chers à votre coeur. Je souhaite que chacun de vous puisse imaginer cette situation. Bien évidemment, les militaires ont subi le même traitement que nous. Toutefois, ils étaient assez préparés. Ils ont participé à des guerres, ils ont été entraînés pour cela, et ont acquis une grande capacité de résistance. En revanche, les civils, au moment de leur séquestration avaient une capacité de résistance égale à zéro. Malgré tout cela, les 120 prisonniers civils marocains ont très bien représenté le Maroc, si cette expression peut être utilisée. Pour en avoir le coeur net, il suffit de demander aux anciens responsables du polisario qui ont regagné leur mère patrie ou même aux soldats et officiers marocains, anciens détenus à Tindouf. A mon retour au Maroc, mes parents étaient morts. J’ai trouvé ma soeur unique mariée et mère de six enfants. Elle habite à Hay Mohamadi. Sa situation financière est très difficile. Son mari ne travaille plus que la moitié du temps car la société où il est employé est en procédure de liquidation. Mes neveux vont tous à l’école et à la faculté, je me sens responsable d’eux. En fait, les soucis financiers de ma soeur et de sa famille m’ont fait oublier ma propre détresse. Et cette dernière est grande. Aujourd’hui, j’habite à Casablanca. Avec Mohamed Azzam et Tabet Mohamed (anciens détenus marocains dans les geôles du polisario), nous partageons une chambre située au Complexe sportif Mohammed V situé dans le quartier Maârif. Nous avons droit à 1.000 DH par mois. Pendant le mois de Ramadan, je romps souvent le jeûne chez ma soeur. Mais par manque de moyens de transport, je suis tenu de rentrer très tôt vers le Maârif. A part le f’tour, je ne mange pratiquement pas. Pendant le mois de Ramadan c’est assez supportable. Mais je me demande comment je pourrais survivre après. Je suis sûr que la somme de 1.000 DH par mois est insuffisante pour vivre, je vais certainement trouver d’énormes problèmes. Pourtant, le ministère de l’Intérieur a promis un logement individuel pour chacun d’entre nous. L’habitat est notre principal problème. Nous ne pouvons plus tenir le coup. Un responsable à la wilaya nous a dit que des recherches sont toujours en cours pour nous trouver un logement. Comment, en deux mois, la wilaya n’a pas pu trouver des logements pour trois anciens détenus marocains? Une question à laquelle je n’ai pas de réponse. Le ministère de l’Intérieur nous a également promis un agrément de taxi, un emploi et un suivi médical. A l’heure où je vous parle, nous n’avons rien reçu de tout cela. Quand nous tombons malades, nous n’avons de choix que de laisser passer notre malaise car nous n’avons pas les moyens de nous soigner. Nous sommes sérieusement en train de réfléchir à nous diriger vers Rabat. Nous allons demander à rencontrer le Souverain pour lui expliquer toute notre détresse. Nous avons été abandonnés par les nôtres. C’est beaucoup plus douloureux que les 23 ans de détention. Nous avons également pensé à contacter le CICR ou Amnesty International. Mais personnellement j’ai honte de le faire. Honte pour mon pays. Même si j’ai de bonnes relations avec plusieurs responsables d’ONGs occidentales, je n’ai pas le courage de leur raconter tout ce que nous avons vécu. J’ai honte de parler de mon ami Benkibal Tibari, un ancien prisonnier civil marocain. Il a été découvert dernièrement dans une baraque dans un village près de Sidi Kacem une semaine après sa mort. Vais-je finir comme lui? Pourquoi les anciens prisonniers civils marocains n’ont-ils droit à aucune attention? Dès mon retour à Casablanca, j’ai déposé un dossier de carte d’identité nationale. Après quinze jours, j’ai obtenu ce fameux document. Mais figurez-vous qu’il est daté de 1978 à 1988. En 2003 on délivre une CIN antidatée. On m’a expliqué que c’est le règlement qui voulait cela et que maintenant je dois déposer un nouveau dossier pour l’obtention de la CIN. Je risque encore de recevoir une carte datée de 1988 à 1998. Jusqu’à présent je n’ai aucun document qui atteste de mon identité. Pour obtenir une fiche anthropométrique il m’a fallu plus d’une semaine. Pour obtenir une chambre d’hôtel à Agadir, il m’a fallu raconter toute ma vie au réceptionniste pour obtenir une chambre.

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