Aouita : «Le sport marocain est malade de sa gestion»

Aouita : «Le sport marocain est malade de sa gestion»

ALM : Quelle évaluation faites-vous de l’athlétisme national ?
Saïd Aouita : Avant de parler de l’athlétisme, je voudrais d’abord poser quelques questions sur le sport marocain en général. C’est vrai que l’athlétisme a toujours été la première source de médailles ; mais n’oublions pas que c’est un sport individuel et les performances relèvent plus de l’effort personnel de l’athlète que d’autres facteurs. C’est pour ça qu’il est légitime de se demander où sont les autres sports, à part le football où l’équipe nationale réussit parfois de bons résultats, sans pour autant arriver à la consécration suprême.
Où sont-ils les autres sports collectifs ? Que font les clubs ? Avec quels moyens ? Donc, les problèmes du sport marocain sont structurels.
Nous avons besoin d’une vraie politique sportive qui s’appuie sur une vision à long terme, dans laquelle les objectifs sont fixés selon les moyens disponibles et sur des étapes, le tout dans le cadre d’une politique globale qui vise le développement de tous les sports. Pour cela, il faut un travail d’équipe, un staff composé de jeunes cadres compétents, chacun dans son domaine, mais il faudrait aussi y avoir un "Understanding Leader" qui a les moyens de réaliser ce plan. (NDLR : un leader à l’écoute de tout le monde, sans faire d’exception ni d’exclusion).
Je ne terminerai pas sans répondre à votre question. Oui, l’athlétisme national connaît les mêmes problèmes que les autres sports. La seule différence qui existe, c’est que notre athlétisme produit quelques-uns des meilleurs athlètes du monde, mais pas en quantité abondante.
Personnellement, je n’étais pas content des récents résultats de notre équipe nationale aux Championnats du monde de cross-country, d’où nous sommes rentré sans la moindre médaille. Néanmoins, je garde confiance en la direction technique nationale et les techniciens marocains. 

La crise que vit l’athlétisme national est-elle due à des problèmes de gestion administrative et financière, ou d’encadrement technique, ou les deux ?
Je crois que l’encadrement technique est satisfaisant, quant à la gestion administrative et financière, elle laisse à désirer, mais cette situation n’est pas propre seulement à l’athlétisme, c’est le cas de tous les sports. Tout le monde s’accorde à dire que le sport marocain est malade de sa gestion.
Normalement, c’est le Comité olympique qui doit définir les orientations sportives du pays. Mais le problème est qu’on ne sent pas la présence de cette institution ô combien importante. Il n’est un secret pour personne que le Comité olympique compte dans ses rangs des gens qui y sont depuis des décennies, les résultats et la situation sportive actuelle témoignent du degré de leurs compétences.

Parlez-nous de votre expérience en tant que DTN au Maroc et en Australie ?
Ce sont deux mondes différents. À l’opposé du Maroc, le système australien est basé sur la décentralisation et chaque région dispose d’un institut du sport, avec une gestion autonome mais supervisé par le gouvernement de Canberra. Mon rôle de "National Coach" consistait à élaborer le programme national du fond/demi-fond, formation des jeunes et formation continue des entraîneurs. Je dois dire que je suis très satisfait de mon travail là-bas, le programme que j’ai mis en place a donné de bons résultats, dont un titre mondial pour Benita Johnson en cross-country, l’année dernière à Bruxelles. Je dois préciser que je ne dirigeais pas ses entraînements, mais je préparais un programme qui était appliqué par des entraîneurs locaux, dans tous les instituts du pays.
Tout d’abord, j’ai eu l’honneur de créer l’école qui est devenue l’Institut national de l’athlétisme de demi-fond. Ma vision était de centraliser le système parce que je voulais avoir sous mes yeux tous les athlètes. Donc, le DTN qui était avant moi M. Akka Samsam, ou le DTN actuel, M. Daouda Aziz, ont suivi le même système de centralisation, pour bien superviser les athlètes et leurs entraînements.
Force est de constater que lorsque j’étais DTN, à cette époque, il y a eu l’émergence d’une belle génération qui a réalisé de belles performances, d’abord sous ma direction (pour la première fois dans l’Histoire du Maroc, on était 2e par équipe «senior» aux Championnats du monde de cross-country et 3e par équipe «junior», sans oublier un titre mondial de relais sur route, ainsi que de bons résultats aux Jeux de la francophonie), et après mon départ. En général, je peux dire que les trois DTN que l’athlétisme national a connus, dont moi-même, nous avons fait un bon travail pour nos athlètes et notre pays.          

Il y a aussi un problème de relève en athlétisme, qu’en pensez-vous? (Par exemple, actuellement, si Hicham El Guerrouj arrête la compétition, qui représentera le Maroc… ?)
C’est vrai, il y a un problème de relève qui est d’autant plus inquiétant que, par exemple, à ma retraite, nous avions quelques athlètes de très haut niveau comme Sakkah, Boutayeb et Labsir. Dans le cas de Hicham El Guerrouj, derrière lui, il n’y a presque personne. De même pour Nezha Bidouane à qui l’on n’a pas trouvé d’héritière et on risque d’attendre encore un petit bout de temps, vu les spécificités de sa discipline et l’énorme potentiel qu’elle avait.
Il y a un autre problème de relève en athlétisme, depuis que le sport s’est professionnalisé, les sportifs se soucient plus pour leur avenir. Ainsi, un bon nombre d’athlètes marocains ont choisi de courir pour d’autres pays et c’est aussi le cas pour des entraîneurs de haut niveau. La question que je me pose est : pourquoi cette hémorragie ? Pourquoi n’ont-ils pas confiance en leur fédération ou Comité olympique ?

À votre avis, pourquoi nous n’avons que des spécialistes du fond et demi-fond, mais pas sur les courtes distances ?
Quand l’athlétisme national s’est illustré à l’échelon mondial, c’était d’abord grâce à des athlètes de demi-fond/fond, moi en premier. Et quand j’ai créé l’école, elle était spécialisée dans ces disciplines, on a créée toute une dynamique autour et les résultats ne se sont pas fait attendre. C’est ainsi que c’est devenue une spécialité marocaine, excepté pour Nezha Bidouane et Nawal Moutaouakil (400 et 400m haies). Je tiens à préciser que lorsque j’étais DTN, dans mon programme, il y avait une deuxième étape qui devait consister en le développement des autres disciplines (sprint, lancers, sauts, etc.), mais malheureusement, je n’ai pas pu mener ce projet à terme.

Que pensez-vous du problème du dopage, au Maroc et ailleurs?
Le dopage est le plus grand fléau qui menace le sport. Il est regrettable de constater que l’industrie et les réseaux de trafic et de la tricherie ont pris des longueurs d’avance sur les techniques de lutte anti-dopage et ça existe partout et, certainement, chez-nous aussi. Pour le combattre, il faut reconnaître son existence, s’aligner sur les standards internationaux en vigueur et coopérer avec les instances internationales compétentes.

Quelle est l’image donnée par l’athlète marocain à l’étranger ?
C’est vrai le Maroc a produit bon nombre d’athlètes qui ont hissé l’athlétisme national au niveau mondial, malheureusement, quelques affaires de dopage ont entaché l’image de l’athlétisme national et ont porté préjudice à sa crédibilité.

Pouvez-vous nous parler de votre expérience actuelle au Qatar ?
Cela fait plus d’une année que j’ai décidé de quitter mon poste en Australie pour rejoindre la chaîne Al-Jazeera. Au Qatar, j’ai complètement changé de cap, puisque j’ai rejoint «Al Jazeera TV Sports» en tant que consultant permanent. La chaîne va s’intéresser de plus en plus à l’athlétisme avec des couvertures spéciales des grands rendez-vous internationaux, auquel j’invite le public marocain à suivre cet été. C’est une nouvelle expérience qui s’annonce fort bien intéressante.

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