Des deux côtés de la ligne qui les sépare depuis 28 ans, Chypriotes grecs et turcs de Nicosie partagent les mêmes espoirs de voir un jour leur pays réunifié, tout en étant conscients des difficultés qui les attendent. La paix, oui, mais pas à n’importe quel prix: au Nord comme au Sud, les Nicosiens disent soutenir leurs dirigeants qui, malgré une pression diplomatique sans précédent, ont finalement refusé, vendredi, de donner leur aval à un plan de réunification de l’onu lors du Sommet européen de Copenhague.
Le rapprochement entre les deux communautés ennemies doit se faire « doucement, tout doucement », lance Costas Artémiou, un tailleur chypriote-grec de 52 ans, dont l’échoppe est installée dans la vieille ville de Nicosie. Bien que plus optimiste que certains de ses compatriotes sur la réunification, M. Artémiou n’oublie pas son ami Michalis, tué lors du putsch d’ultranationalistes grecs et de l’intervention de l’armée turque, qui a scellé la séparation de l’île en 1974, ni son beau-frère, l’un des 2.000 disparus revendiqués par les deux communautés.
Un autre souvenir reste gravé dans sa mémoire: sa maison, aujourd’hui située en zone contrôlée par l’armée turque. En se postant près de la ligne verte, Costas et son fils Andréas peuvent l’apercevoir, ainsi que ses occupants turcs. Costas a élevé Andréas, 24 ans, dans le souvenir de cette spoliation.
Dans la partie nord de Nicosie, au delà des façades criblées de balles des maisons en ruine, des sacs de sable et des miradors blancs de l’onu qui surveillent la ligne de démarcation, travaille un autre tailleur qui, comme M. Artémiou, a des raisons d’être méfiant.
En 1959, un an avant l’indépendance de l’île, se souvient Osman, comme il se présente, deux de ses amis s’étaient fait tirer dessus par des nationalistes grecs. L’un d’entre eux est mort, l’autre a survécu et a préféré s’exiler en Grande-Bretagne.
« Si nous nous mélangeons à nouveau, la même chose va arriver. Un tir suffira pour rallumer un incendie », prophétise-t-il, estimant qu’une réconciliation sera possible « peut-être dans 50 ans ».
Renos Stéphanidès, un Chypriote grec de 82 ans, ne garde pas que des mauvais souvenirs de la coexistence avec les chypriotes turcs et évoque avec nostalgie ses escapades dans les quartiers turcs de Nicosie, « parce que l’on mangeait bien » pendant les fêtes musulmanes, et que, dit-il, les pâtisseries turques étaient meilleures que les grecques.
M. Artémiou se rappelle, quant à lui, son ami turc Mustafa et comment ils s’étaient mutuellement appris leurs langues respectives lorsqu’ils avaient 22 ans. si jamais les efforts de l’onu pour faire disparaître la ligne verte sont couronnés de succès, les chypriotes grecs affirment qu’ils fileront aussitôt déguster un plat de poisson au port de Kyrénia, à 20 km au nord de la capitale, autrefois peuplé majoritairement de grecs et aujourd’hui inaccessible à leur communauté. M. Artémiou assure qu’il ira voir sa maison, puis à l’église et l’école de son village natal.
« Nous devons apprendre à gouverner et à être gouvernés ensemble », affirme l’un des clients d’Osman, Yusel Kioseoglu, tout en concédant que chaque partie cherche à obtenir la meilleure solution possible pour elle.
Et lorsqu’on demande à M. Stéphanidès s’il serait prêt à tenir des conférences dans les écoles avec des turcs de son âge, pour raconter à quoi ressemblait la vie avant la séparation de l’île, il répond : « Ils diraient qu’on leur raconte des contes de fée ».
• William Ickes (AFP)









