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Casamance : L’école de bourgadier

Depuis trois ans qu’il enseigne dans le village de Bourgadier, Aba, jeune instituteur de brousse, alterne périodes de cours et longues pauses, au gré des accrochages entre l’armée sénégalaise et les combattants indépendantistes du Mouvement des forces démocratiques de Casamance (mfdc).
En 1999, l’école de Bourgadier, village situé à une quinzaine de km au sud-est de Ziguinchor (principale ville de Casamance), a été fermée pendant un mois.
En 2001 et 2002, pendant deux mois à chaque fois. Comme tous les villageois, dès qu’il y a des tirs, Aba Diédhiou préfère se « mettre à l’abri » en attendant des moments plus calmes.
« Dès que ça tonne, les élèves ont l’attention portée sur moi et attendent ma réaction. Eux sont presque habitués, étant nés pour la plupart pendant la crise », raconte Aba, un léger sourire en coin. Il se désole du sort de ses élèves, « souvent très en retard dans leur scolarité » à cause de la rébellion qui sévit depuis 20 ans maintenant en Casamance, région méridionale du Sénégal. « Il arrive que les élèves fuient avec leurs familles vers d’autres villages où il n’y a pas d’école. Ils reviennent un ou deux ans après et sont obligés de reprendre à zéro », regrette M.Diédhiou. « Il vous suffit d’entrer dans une classe et de comparer l’âge des élèves à celui de leurs camarades d’autres régions du pays », ajoute-t-il. En 1991, la situation étant devenue intenable, toute la population avait fui le bourg, déserté pendant un an.Puis les habitants sont revenus à Bourgadier, village où l’on est désormais accueilli par un important cantonnement de l’armée sénégalaise.
Pour les villageois, le retour au terroir n’a pas de prix. Ils ont reconstruit leurs maisons, cultivent leurs champs, explique Lansana Coly, agriculteur et menuisier. Néanmoins, ils n’exploitent que les champs situés près des habitations. Toutes les autres « exploitations », qu’il désigne par un large geste de la main, sont inaccessibles, et la pratique de la jachère, qui aidait à régénérer les sols, est devenue impossible.
« Nous avons peur d’aller plus loin… peur des mines, peur des attaques des rebelles », explique Lansana, approuvé par le chef de village, Arfang Bodian. Malgré cette peur si familière, les habitants de Bourgadier s’estiment heureux, par rapport à leurs anciens voisins des localités situées un peu plus en profondeur dans les bois et, aujourd’hui, « totalement abandonnées ».
Lansana énumère : Barkamanao, Labisenti, Mandina, Babandika, Pakao… Bourgadier abrite même une dizaine de réfugiés et certains parents d’autres villages, profitant de sa relative sécurité retrouvée, y envoient leurs enfants à l’école. Les habitants n’oublient cependant pas les terribles périodes qu’ils ont traversées, surtout entre « 1990 et 1991, lorsque c’était chaud, vraiment chaud », selon Lansana Coly. Ils n’oublient pas non plus « 1985, lorsqu’une femme a été abattue ici. Elle est morte et tout le village avait fui », dit-il. Interrogé sur la cohabitation avec les soldats sénégalais, le chef de village n’hésite pas : lui et ses administrés ont besoin d’eux. « Ils nous apportent la sécurité. Il faut qu’ils restent. S’ils partent, nous partons aussi ».

• Tidiane Sy (AFP)