Au Maroc, ce mois de février est, sans conteste, le mois du livre. À quelques jours d’intervalles, Tanger et Casablanca se mettent à la page pour, dit-on, faire au livre sa fête. Si le Salon international de l’édition et du livre (SIEL) de Casablanca est un événement qui semble avoir rodé ses mécaniques, le Salon international du livre de Tanger (SILT), lui, s’installe, depuis quelques années, comme un événement qui arrive à capter une certaine attention. Mais les deux événements ne sont évidemment pas à situer dans la même sphère. Ceux qui ont visité les deux arrivent facilement à saisir les nuances, et elles sont de taille.
À Casablanca, l’ambition affichée, depuis quelques années, est d’arriver à atteindre, sur le plan de l’organisation et du contenu, le niveau et les dimensions des salons réputés comme celui du Caire, de Francfort, et pourquoi pas, de Paris. D’énormes progrès ont été enregistrés durant les trois ou quatre éditions précédentes. La cadence étant dorénavant annuelle, le SIEL de Casablanca arrive à se débarrasser, de plus en plus, de cette ambiance de kermesse qui fragilisait son déroulement. C’est vrai que les responsables de l’événement sont plus vigilants que par le passé sur toute cette littérature pseudo-idéologique qui débarquait en force de certains pays et éditeurs du lointain Moyen-Orient. Si le phénomène n’est pas encore entièrement régulé, il faut simplement souhaiter que son impact, sur un certain lectorat, sera moindre. C’est vrai aussi que les organisateurs ne peuvent pas fermer la porte à toute cette littérature.
Une problématique où la politique intervient de manière diffuse mais réelle. Les décisions à prendre ne sont pas évidentes. Non seulement il y va de la crédibilité de l’événement lui-même, mais cela s’apparenterait à une forme d’intolérance dont on peut faire l’économie par les temps qui courent. Cela dit, rien n’empêche de verrouiller certains cadenas. Les perturbateurs des idées en auront pour leur frais et les visiteurs ne seront pas les otages des publications à deux sous, celles qui exaltent des idéologies d’un certain âge et qui minent les avancées de notre pays. Agissant sur un tout autre créneau, le SILT ne se préoccupe pas de cette problématique. Entièrement consacré à la littérature francophone, il est plus un espace de rencontres littéraires qu’un salon au sens convenu du terme.
Les stands d’exposition sont extrêmement peu nombreux puisqu’ils ne sont encore ouverts à l’édition en langue arabe. Beaucoup d’éditeurs de livres en langue arabe stigmatisent ce qu’ils considèrent comme une option élitiste qui tend à maintenir à l’écart le carré des Marocains francophones. Si la chose semble regrettable pour beaucoup, il faut aussi reconnaître que la manifestation tente d’installer le concept de salon régional. Rien n’empêche effectivement qu’une autre région du Royaume puisse prendre l’initiative de consacrer un salon uniquement dédié aux publications en langue arabe. L’essentiel, dans ce cas-là, serait à situer ailleurs. Qu’il soit en langue arabe, amazighe, française ou autre, le livre doit être promu dans notre pays. La lecture doit devenir une pratique quotidienne. Même si l’expression tinte bizarrement, le livre n’est pas encore un produit de consommation courante dans un pays qui consacre un budget colossal à l’éducation et à la formation. Toutes les tentatives pour introduire le livre dans le quotidien de ceux qui savent lire et écrire buttent sur des résistances farouches. Les élèves et les étudiants sont évidemment en tête de liste des lecteurs potentiels dans notre pays. Mais c’est là où le bât blesse. En dehors des oeuvres et des livres inscrits dans le programme scolaire, très peu d’élèves et d’étudiants osent s’aventurer dans les plaisirs de la lecture. Quand cela se produit, c’est parce que l’environnement dans lequel évolue ce lecteur est propice à ce type d’exploit.
En règle générale, la famille moyenne marocaine n’est pas suffisamment outillée pour cultiver et inculquer le goût de la lecture. À l’école, et en dehors des séances de lecture inscrites dans les emplois de temps, la tâche est laissée au bon vouloir des enseignants et des documentalistes. En fait, ce qui manque le plus, et que l’on arrive difficilement à créer et à susciter, ce sont cette curiosité et ce besoin de lecture sans lesquels, aucun livre ne pourra être feuilleté. La chose n’est pas aisée, mais peut-être faudrait-il s’y prendre autrement, pas simplement au niveau de l’environnement familial ou scolaire.
La multiplication des bibliothèques de quartier est un indice qu’il faudrait exploiter. Les élus locaux doivent s’impliquer dans cette épopée livresque et agir pour mettre à la disposition de tous les lecteurs potentiels des livres à lire. Et tant pis si, ça et là, des livres disparaissent des rayonnages de ces bibliothèques. Ce sera uniquement le signe que le livre est un objet que l’on convoite.
Quand à la télévision, elle devrait utiliser d’autres recettes et intelligences pour participer à cette culture du livre. Bien sûr, à travers toutes les émissions littéraires possibles et imaginables. Mais pas seulement. Car le propre d’une émission littéraire est d’être une émission intimiste qui interpelle les rares faiseurs de belles phrases qui veillent tard. Ce qu’il faudrait imaginer à côté de ces émissions de haute voltige, de simples virgules qui pourraient donner envie de lire. Ce n’est pas irréalisable. Simple question d’engagement dans des démarches de proximité culturelle.









