Culture

L’air du ton : Habitude

Les automobilistes ne parlent que de ça. L’obligation du port de la ceinture de sécurité à l’intérieur du périmètre urbain, promulguée le 24 janvier, est à l’origine d’un appel général à la résistance. Les plus exaltés opposants à la ceinture se comptent parmi les chauffeurs de taxis. Ceux que la menace d’une amende de 100 DH a contraints à l’obéissance tiennent le volant d’une main et la ceinture de l’autre. Ils conduisent tout en livrant un combat pathétique contre la sangle qui les tient à l’étroit. Auraient-ils été ceinturés par un serpent noir ou l’Hydre de Lerne qu’ils n’auraient pas cherché à repousser son contact avec autant d’effroi. Touché par tant d’acharnement dans une lutte a priori absurde – la ceinture est tout de même censée protéger les automobilistes –, nous avons fait part de notre étonnement à un chauffeur de taxi à Casablanca. Il avait le coeur gros et ne cherchait qu’un prétexte pour libérer ses lamentations avec la violence d’un torrent qui cahote contre des obstacles rudes avant de se déverser comme les chutes du Niagara dans un grondement terrible.
« Ils veulent nous étrangler ! » « Ils sont en panne d’idées pour remplir le sandouk (caisse)». « À eux, tout. À nous, la ceinture». Le chauffeur ne voulait absolument rien entendre, et nos arguments sur le bien-fondé du port de la ceinture, dont l’usage est obligatoire dans les pays développés, avaient pour résultat de l’exciter davantage. « Ils veulent nous transformer en bourreaux. De quel droit vais-je obliger un passager à s’attacher avec une ceinture ? » Son réquisitoire tenait de la liberté de disposer de son corps et de ses mouvements. Il tenait aussi de l’asservissement à une habitude. En fait, il tenait de tout et de rien. Seul trait cohérent dans les diatribes du taxi-driver : ses attaques contre un sujet indéterminé. Il rendait responsables de ses malheurs des personnes qu’il désigne par « ils », « eux». Et il n’est pas le seul. Mais qui sont ces « ils », véritables goules dans l’inconscient collectif du peuple marocain ?
Impossible d’y répondre de façon claire, mais ces « ils », puissants et autoritaires, sont toujours soupçonnés d’un projet hostile aux faibles. Ils sont plus puissants que Big Brother, parce que leur omniprésence ne dépend pas d’une projection dans le futur, mais s’éprouve au jour le jour. Il faudrait un jour faire un sort à cette habitude d’attribuer à des « ils » tous les maux dont souffre le « Maroc d’en bas », pour reprendre une expression qui a valu force railleries au Premier ministre français. Mais pour le moment, restons avec la résistance au port de la ceinture.
Un spot publicitaire, sensibilisant à son usage, se termine ainsi : « Changeons de conduite ». Le progrès, le développement, c’est aussi la capacité de changer des habitudes. Et si l’on ne se débarrasse pas d’une mauvaise habitude, comme on arrache une mauvaise dent, on criera toujours notre douleur, tout en se méprenant sur son origine.

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