Le lendemain matin, 1er juillet 1956, je m’assure que ma Simca aronde 55 est bien fermée, je dis à mon ami Pierre que je m’absentais pour quelques jours, mais que je gardais ma chambre à l’hôtel et que je reviendrai très bientôt.
Muni d’un nécessaire de toilette réduit, de quelques sous-vêtements et d’un pyjama, je me dirige, à pieds, vers le collège Moulay Youssef :
Juillet 1949-Juillet 1956 : «sept» années s’étaient écoulées depuis mon 1er Bac à Moulay Youssef, mais cette vieille et superbe battisse n’avait absolument pas bougé. Les deux portails successifs, en grillage métallique, sont toujours là, la cloche, que seul le vieux gardien Ba Mellouk était habilité à manœuvrer pour annoncer les débuts et fins de récréation, n’avait pas changé de place, et l’architecture marocaine du collège de Monsieur Gotteland me rappela ces vers de Lamartine :
«Objets inanimés avez-vous donc une âme
«Qui s’attache à notre âme et la force d’aimer?»
Mais ce lundi 1er juillet 1956, ma vie toute entière allait basculer. Je n’étais pas revenu à Moulay Youssef, ce lundi là, pour admirer l’architecture du collège, ou pour m’imprégner de l’excellent savoir qu’on y dispensait, ou pour attester de la «foi» que les professeurs avaient en leur «métier», ou pour enfin clamer haut et fort la «fraternité» que les «élèves internes de Moulay Youssef» témoignaient les uns pour les autres.
Non, il n’y avait rien de tout cela.
En fait j’étais revenu à Moulay Youssef pour mettre une «croix», à titre définitif, sur cinq années et demie de ma vie de jeune instituteur, bachelier Math-Elem, diplômé de l’Ecole normale de Aïn Sebaa à Casablanca, classé «cadre général» et recommandé parmi les «meilleurs» :
J’étais venu à Moulay Youssef pour en finir avec un enseignement dont «l’avenir» ne correspondait plus à ma «vision» de vrai professionnel de l’éducation, à un enseignement que les «nouvelles sommités» à Rabat voulaient «arabiser» sur le champ et sans aucun «planning» ou «préparation», maintenant que nous sommes indépendants, disaient-ils.
J’étais venu à Moulay Youssef, ce 1er juillet 1956, pour répondre à l’appel de mon Roi, S.M. Mohammed V, et intégrer les Forces armées royales marocaines, les «FAR».
J’étais venu «aider» mon Roi à construire une armée nationale, digne de ce Maroc nouveau, fier et fort.
Un Maroc moderne où mes «mathématiques» à moi serviraient, à n’en pas douter, à quelque chose de plus positif et de plus constructif.
Pendant la première semaine du mois de juillet 1956, le collège Moulay Youssef de Rabat était devenu le principal centre de recrutement des futurs officiers des FAR pour la zone Sud du Maroc.
Tetouan recevra les candidats de la zone Nord.
J’étais donc venu à Rabat pour m’engager dans l’Armée royale, en qualité d’élève officier pilote, pour suivre une formation universitaire en aéronautique à l’Ecole de l’air de Salon de Provence, en France, suivie d’une spécialisation professionnelle bimoteurs à Avord, près de Bourges, et enfin une qualification transport à Toulouse.
Élève officier Abdeslam Bouziane
Tout se déroulera comme programme.
J’ai même pu rentrer définitivement au pays en avril 1960, qualifié pilote de transport et portant le grade de lieutenant à deux gallons :
Tout cela je l’ai fait pour la gloire de ma famille, et pour l’amour de mon pays et de mon Roi.
J’ai passé quarante années de ma vie dans l’Armée royale, au service de mon pays et aux ordres de mon Roi.
J’ai toujours gagné et mérité le salaire mensuel et la pension de retraite, avec le grade de «colonel», que j’ai touchés toutes ces années : je remercie Dieu pour cela !
Aujourd’hui, retraité et libre, je me permets de m’attribuer cette nouvelle gratification.
Par le Colonel Abdeslam Bouziane










