La police les oblige à quitter les lieux. Ils décident alors de déléguer un groupe de dix personnes –cinq femmes et cinq hommes- pour s’entretenir avec le directeur du Protocole. Mais ne daignant pas les recevoir, celui-ci se contente de les renvoyer à l’un de ses secrétaires. A 17h –après onze heures d’attente- les membres de la délégation étant toujours là, insistant pour être reçus par Sa Majesté, ordre est donné à la Garde royale et aux forces de police de les évacuer. Les pétitionnaires seront chassés hors de la cour du Palais, puis des environs de ce dernier, et enfin à vingt kilomètres de la ville même de Rabat. Telle est l’histoire des résistants, et tel est le traitement auquel ils ont droit. Nul besoin de faire le moindre commentaire. »
C’était là le texte de l’article à cause duquel al-Tahrir sera suspendu, son directeur et son rédacteur en chef arrêtés et passés en jugement sur des accusations grossières n’ayant aucun trait aux termes de l’article ni à son contenu. A l’évidence, cet article ne fut qu’un prétexte pour donner le signal de l’amorce du complot fomenté contre l’UNFP. Des rumeurs circulaient, il est vrai, selon lesquelles l’auteur de l’article entretiendrait des relations douteuses avec certains milieux de la police et de l’appareil officiel de l’Etat. Je me permets toutefois de douter que son article lui eût été dicté. Il avait très probablement fait que reproduire sur papier ce qu’un groupe de résistants était venu lui conter. Ce faisant, il avait mêlé, à l’information elle-même, le commentaire né de la réaction qu’elle suscitait en lui, comme on le voit.
Le numéro, daté du 4 décembre 1959, sera saisi. Le soir, le Cabinet royal rendra public un démenti où l’on pourra lire : « Le journal al-Tahrir a publié en première page, le 4 décembre 1959, sous l’intitulé « Ayant chassé l’occupant par le passé, les voici aujourd’hui eux-mêmes pourchassés », un article contenant de fausses informations. Contrairement à ce que prétend ledit article, voici la relation des faits, tels qu’ils se sont réellement produits : le mardi 1er décembre, un groupe d’hommes et de femmes (sic, sans aucune allusion à leur qualité de résistants !) se sont présentés au Mechouar, demandant à être reçus par Sa Majesté –Dieu la glorifie- pour l’entretenir d’une affaire les concernant. Comme d’usage, il leur fut demandé d’indiquer la raison de leur visite, ainsi que le sujet dont ils aimeraient entretenir Sa Majesté, ce qu’ils se refusèrent à faire, exigeant d’être reçus sur l’heure par Sa Majesté. Puis, délaissant les services du Protocole, ils se rendirent dans ceux du cabinet royal, dont le directeur les reçut, leur assurant être entièrement disposé à transmettre à Sa Majesté tout ce que le groupe désirait lui faire parvenir, qu’il s’agît d’un message oral ou écrit. Mais s’obstinant à ne rien révéler de l’objet de leur requête, les membres du groupe se sont retirés pour présenter à nouveau la même requête, le lendemain matin, aux services du Protocole. Il leur fut alors demandé, vu leur grand nombre, de déléguer trois ou quatre personnes pour être reçues à leur nom par Sa Majesté dans l’après-midi, ce qu’ils acceptèrent. Mais à l’heure dite, ils étaient tous là, qui demandaient à être reçus. On les invita à nouveau à déléguer des représentants, comme cela avait été convenu le matin même, mais ils refusèrent, puis essayèrent de pénétrer par la force dans les locaux des services du Protocole, ce à quoi la garde ne pouvait évidemment que s’opposer. Quant à la raison évoquée par le journal comme étant le motif de la visite rendue par ces gens au Palais royal, on ne l’a apprise que du journal lui-même, étant donné que ce groupe avait formellement refusé de révéler cette raison au directeur du Cabinet royal comme à celui du Protocole et de la Chancellerie…» Il est clair que le démenti présentait les faits en réduisant volontairement les dimensions. Plus encore, il parlait d’un groupe anonyme, dans une évidente tentative de masquer la vérité à l’opinion publique. Une réplique s’imposait.
• « C’est grâce à nous qu’il a recouvré son Trône ; comment osez-vous nous empêcher de le rencontrer ? »
Le lendemain, 5 décembre, nous fimes venir les résistants dont Belghiti avait reproduit l’histoire. Après les avoir moi-même écoutés, je rédigeai un article explicatif intitulé : «La police saisit le numéro d’hier de al-Tahrir sur l’ensemble du territoire national». Sous le titre, une introduction où l’on pouvait lire : «Les services de police ont saisi, sur l’ensemble du territoire national, le numéro d’hier du journal al-Tahrir. La saisie ayant eu pour motif l’article que nous avions publié, sous l’intitulé “Ayant chassé l’occupant par le passé, les voici aujourd’hui eux-mêmes pourchassés”, nous reproduisons aujourd’hui l’histoire comme nous l’ont rapportés les résistants concernés eux-mêmes.
Nous avons en effet eu la certitude que, conformément à ce que nous rapportions dans un article précédent, ces résistants s’étaient à maintes reprises présentés aux services du Protocole, demandant à être reçus par Sa Majesté le Roi, que la police les a évacués du portail du Touargua –où ils attendaient le passage de Sa Majesté pour lui exposer leurs problèmes- avant de les pourchasser sur une distance de vingt kilomètres sur la route de Casablanca. Fidèle à sa ligne éditoriale, al-Tahrir a publié le résumé de ces faits dans le numéro d’hier. Cette saisie, quant à elle, tout en étant incapable de faire renoncer notre journal à ses principes, constitue une franche et patente violation du Code des libertés publiques. Le journal, lui, maintiendra sa place à l’avant-garde des masses populaires, combattant la dépravation et mettant à nu les agissements des dépravés, à chaque fois que l’occasion lui en sera donnée ».
Après avoir rappelé le déroulement de l’opération de saisie sur l’intégralité du territoire national, et le communiqué diffusé à ce propos par la radio nationale –qui expliquait la saisie par la publication de fausses informations, selon l’expression du communiqué attribué au Cabinet royal, et annonçait qu’un communiqué officiel serait bientôt publié- l’article poursuivait la narration : « De fait, la radio nationale a diffusé, dans le journal du soir, un communiqué du Palais royal, relatif à l’histoire des résistants que nous rapportions dans le numéro d’hier. A la lecture des faits comme les expose le communiqué lui-même, il apparaît que les détails rapportés dans notre article étaient exacts. Ainsi, il est vrai qu’un groupe formé de résistants et d’épouses de martyrs se sont présentés à trois reprises au Palais royal, demandant à être reçus par Sa Majesté le Roi, et que la garde, sur les ordres du Cabinet ou du Protocole, les a évacués par la force. Mais, contrairement à ce que prétend le communiqué, ils ne se sont jamais refusés à décliner leur identité, ni à indiquer l’objet de leur visite. Voici l’histoire, telle que nous la rapportèrent nos frères résistants, lors de la visite qu’ils nous rendirent hier dans les locaux du journal :
Mardi dernier, à 15h30, cinq membres de la résistance se présentent aux services du Protocole demandant à être reçus par Sa Majesté le Roi. Au lieu de les écouter, le directeur du Protocole ordonne aux gardes de les évacuer, ce qui est fait sur le champ. Mais loin de se laisser décourager, ils se rendent au Cabinet royal. Là, le responsable du bureau de presse les reçoit. Quand ils déclinent leurs identité et indiquent le motif de leur visite, il leur lance, irrité : «Si vous êtes des résistants, je l’ai moi-même été bien avant vous !». Radouci néanmoins au bout d’une demi-heure de discussion,il leur promet une entrevue avec Sa Majesté le Roi dès qu’auront pris fin les festivité organisées au Palais Dar Salam en l’honneur d’Ahmed Touri, Président de la république de Guinée. A 17h, la police du Mechouar les laisse pénétrer dans l’enceinte du Palais royal.
• Par Mohammed Abed al-Jabri









